Pale Rider – Ghost Tropic

Le 13 novembre 2013 par Thomas

Pale RiderAttendez-vous à ne pas mourir de rire. Chaussez vos Pataugas©, vissez-vous une casquette sur les yeux et avancez à pas mesurés dans la moiteur tropicale du Pale Rider.

Ghost Tropic. Le Tropique du Fantôme de Jason Molina. C’est là que vit Pale Rider. Sur les hauteurs d’une ville frappée par une épidémie de fièvre jaune, d’innombrables cyclones et un tremblement de terre dévastateur, dans la mer des Caraïbes, Alan nous ouvre ses portes sur une forêt d’un vert hypnotique. On s’avance sur la terrasse. Un Marshall attaqué par l’humidité moisit dans un coin, à côté d’une strat à cinq cordes. Corrodées elles aussi. Dans la lumière du soir. Voilà qui décrit bien la musique du Pale Rider. Ça attaque. Ça ronge.

On s’installe autour d’une table basse, avec une bouteille et deux verres.

Play.
Premier titre. In Me. Notre strat tranche l’air chaud et humide. Sèche. Derrière, la boîte à rythme vous gifle les oreilles. Deux mesures plus loin, l’incantation monte. Chokebore. La voix traine, rampe, tire sur sa chaîne et son boulet, racle le sol. On ne va pas mourir de rire, non. Et la vache, ça fait du bien. Une deuxième guitare qui ferraille. On brandit son verre de rhum à la mauvaise lune qui se lève. Une troisième guitare. Catasonique. D’autres voix nous rejoignent. Plus on est de fous… Le sens de l’harmonie. Ce garçon sait écrire une chanson. I don’t know… what to do conclut-il.
Mais si, visiblement, il sait ce qu’il fait.

Alors qu’il tend le bras vers la table basse pour se resservir, je remarque une vilaine plaie sur son genou ; du genre nid à merde propre à l’infection.
« Putain, Alan, qu’est-ce-que tu t’es fait au genou ? C’est dégueu ! »
« Ouais, c’est rien, je me suis filé un coup de machette en défrichant mon jardin. La connerie. »
(Notons que ledit jardin est en réalité un bout de jungle manifestement hostile. La maison surplombe l’enfer vert.)
« Et tu fais rien ? Je sais pas… des points ou quelque chose ? »
« Non, ça va aller, ça va se refermer tout seul. Tiens, attends, j’ai ça aussi… » enchaîne-t-il en lançant une autre chanson.

La Grande Réserve. Nouveau morceau. Les voix se taisent et se penchent sur leurs cinq cordes. Ça monte doucement. Ça gronde et ça vient de loin.
« Il est en sommeil depuis quand, votre volcan ? »
« Un peu plus d’un siècle. »
« Bien. Alors c’est pas ça. »
Mais quelque chose avance bien dans le sous-sol. Quelque chose qui résonne dans les grottes. Et si ça trouve une cheminée de sortie, ça risque de faire du bruit. Un coup d’œil à la porte… il faudra être rapide, au cas où. Je repense à Tim Hecker, et à Bardo Pond, à fond dans la voiture, un peu plus tôt dans la journée. Le Black Emperor passe, la maison est encore debout. On croit juste voir les cimes danser, dans le noir. Et puis plus rien. Godspeed !

A Million Years Ago, et c’est au tour de Mark Linkous de revenir d’entre les morts de rire. Un orgue au loin, une guitare à droite, une batterie léthargique, et une voix saturée à vous faire pleurer un technicien son. 1:47 et le couperet tombe. Comme au temps béni de Guided By Voices.
« J’avais plus de texte… alors j’ai coupé. »
(À la machette ?)

La nuit tombe vite ici. Ça grésille immédiatement de partout. L’équivalent d’une piscine nous tombe soudain sur la casquette et on finit de siroter nos verres à l’abri.

135 Milliards d’États. Nouvel instrumental du Pale Rider, façon Mogwai. Le seul à faire ferrailler sa guitare plus que ça, c’est Steve Albini avec son Shellac (of North America). Et sous la pluie caribéenne qui tambourine, croyez-moi, on siffle son verre et on ferme bien sa mouille.

« Dis-moi, Alan, le totem, là-bas, dans la jungle qui te sert de jardin, c’est super inquiétant… »
« Tu trouves ? C’est un de mes assemblages. Tu veux voir les autres ? Tiens, vise un peu celui-là »
Car Alan ne se contente pas de la musique pour mettre en forme son propos. Pour ce qui est de créer le trouble, il excelle dans la chose plastique. Pour preuve, les quelques œuvres que j’aurai le loisir de découvrir, agrippé à mon verre de rhum. Une collecte et une organisation minutieuse de son travail ont depuis conduit à la création de ce site. Dessins, assemblages, peintures et musiques, allez-y les yeux fermés.

(Aux galeristes désireux d’exposer son travail, je conseille de prendre les devant et d’avertir les autorités aéroportuaires sur la nature artistique de la cargaison importée, avant sa découverte par les douanes. Je dis ça, je dis tout.)

La stéréo grésille. L’humidité attaque les circuits.
« Tu peux rien garder ici, tout rouille. »
Le temps d’un dernier verre de trop et on se dit à bientôt peut-être.

Le Pale Rider ne disparaît pas dans le soleil couchant. Il fait déjà nuit. Et puis c’est moi qui décolle de toute façon.

Un commentaire sur “Pale Rider – Ghost Tropic”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *