Je ne suis pas un pianiste

Le 14 mars 2013 par Disso

Marie Causse est écrivain, elle a publié « L’odeur de la ville mouillée » chez Gallimard. Fabien Dalzin est musicien, il a composé « Je ne suis pas pianiste ». La rencontre entre les mots de l’une et la musique de l’autre a donné ce texte.

 

Je ne suis pas un pianiste

De toute façon, qu’est-ce que j’aurais pu en faire, de ces gros doigts, à part gratter la terre ?

Des années que je la gratte, du matin au soir ; à mains nues parfois, quand il faut fignoler ce que la bêche, le râteau ou la pioche n’ont pas pu terminer ; ou ramasser une brindille, arracher de mauvaises herbes. Agenouillé au-dessus des semis, il m’arrive de la caresser ; je tapote délicatement pour bien protéger les petites graines. Elle ne sent pas la rugosité de mes mains. Je ramasse aussi des légumes dont Madame Judith fait des soupes, ou que je fais sauter à la poêle. Cela fait quelques années cela dit que je délaisse un peu le potager ; de toute façon, Madame Judith a perdu l’appétit depuis la mort de Monsieur, et mange encore moins que les moineaux pour lesquels j’accroche des cœurs de tournesol dans les arbres du parc.

Quand je l’ai connue, elle s’appelait encore mademoiselle Judith. Elle était bien gentille et ne se moquait jamais de moi. Elle avait même pris ma défense un jour qu’on me chahutait, comme souvent. M’avait-on volé ma casquette ? Je ne m’en souviens plus. Alertée par nos cris d’enfants, Mademoiselle Judith s’était dirigée vers la place en sortant de la boulangerie. Elle avait dispersé les méchants et m’avait tendu un mouchoir brodé à ses initiales que j’ai toujours, bien rangé dans mon armoire. Elle n’avait pas eu besoin d’élever la voix : nous éprouvions tous pour notre institutrice un mélange de crainte et de respect, malgré ses manières d’une grande douceur et son jeune âge.

J’avais dix-sept ans quand je suis entré au service de Madame Judith, après le beau mariage qu’elle fit avec Monsieur. Il leur fallait un jardinier, car la propriété était grande. Je n’allais plus à l’école depuis belle lurette et j’aidais mes parents à la ferme et au marché. Madame Judith était allée parler à ma mère un dimanche après-midi. Ils cherchaient quelqu’un pour s’occuper du jardin depuis trop longtemps laissé à l’abandon ; je serais logé, nourri, et l’on me donnerait même un petit salaire. La bonne nouvelle me fut annoncée le soir même devant mon assiette de soupe qu’éclairait mal une ampoule trop basse. Mon père se déclara satisfait, c’était une bonne maison, des gens très respectables. Puis il m’envoya préparer mes affaires après avoir fait chabrot bruyamment.

Le lendemain, Madame Judith me montra ma chambre au rez-de-chaussée de l’immense demeure. Il y avait un petit lit qui semblait très douillet, une armoire bien trop grande pour mes quelques nippes et, chose étrange, un fauteuil, un bureau et une bibliothèque déjà garnie de livres. Madame Judith m’invita à poser mon sac puis à la suivre. Elle m’offrit un café dans la salle à manger et me présenta la cuisinière, une femme aimable et vieille déjà. Elle me fit dire ce que je prendrais le matin et ajouta que je pouvais manger à ma convenance en cuisine. Puis elle me montra le parc, le jardin et le potager.

« Il y a beaucoup de travail, tu vois, mais je te fais confiance. Tu es un brave garçon, et tu es travailleur. »

J’acquiesçai tout en essayant de ne pas laisser paraître mon inquiétude. Il y avait tant à faire pour remettre le jardin en état.

« Oh, tu n’es pas pressé, ce jardin a été abandonné si longtemps qu’il ne servirait à rien de le brusquer. »

Puis elle me raccompagna à ma chambre, me rappela mes horaires et me dit de m’installer tranquillement. Elle ajouta que j’avais là des livres, si je m’ennuyais. Je n’avais encore jamais vraiment eu le temps de m’ennuyer, et encore moins de m’ennuyer avec des livres.

La vie était douce auprès de Madame Judith et de Monsieur. Je travaillais dur mais j’avais une chambre à moi et des livres à lire, si je le souhaitais. J’étais libre d’aménager le jardin à ma guise, tant qu’il y avait assez de légumes à manger et des fleurs fraîches pour la table du salon. Madame Judith s’arrêtait chaque soir pour discuter avec moi quand elle rentrait de l’école où elle enseignait toujours ; les seuls revenus de Monsieur auraient largement suffit à faire vivre le ménage, mais Monsieur était progressiste et tenait à ce que son épouse travaille. Madame Judith me demandait ce que j’avais pensé de tel ou tel ouvrage, et s’informait de ce que je faisais au jardin, de ce que je comptais planter. Les cerisiers donneraient-ils bien, cette année ?

Il y avait souvent des rires, des réceptions, et les trois enfants de Madame Judith ajoutèrent encore à la bonne humeur qui régnait dans la maison et dont les échos parvenaient jusqu’à ma chambre. J’étais heureux. Quand l’envie lui en prenait le dimanche, Monsieur jouait du piano, et Madame Judith l’accompagnait au chant. C’était gentil, elle avait une voix charmante. Les petits se joignaient à eux, et je me délectais de ce concert tout en taillant mes rosiers.

J’étais heureux, oui, et Madame Judith m’aimait je le crois, comme un fils. Les enfants me comblaient eux aussi de leur affection et étaient toujours curieux d’apprendre quelque chose sur les plantes, ils n’en finissaient pas de s’émerveillait d’une jeune pousse, d’un bourgeonnement ou de l’éclosion d’une fleur. Le plus jeune, Nicolas, me donnait souvent la main pour m’accompagner dans le parc, et sa petite menotte ne pesait rien, elle semblait plus fragile qu’un oisillon. Le soir, je me retirais dans ma chambre et je lisais. J’entendais leurs petits pieds courir au-dessus de ma tête, leurs rires qui rebondissaient contre les murs et les hauts plafonds. S’il y avait des disputes, je n’en sus jamais rien, sûrement se faisaient-elles à voix basse. Tout juste un jour ai-je vu Madame Judith contrariée, qui brodait à l’ombre du grand tilleul, se piquer car la colère rentrée rendait ses gestes trop brusques. Bien vite, Monsieur s’était approché et lui avait glissé quelque chose à l’oreille en pressant doucement son épaule avant de déposer un baiser sur son front. Elle avait souri et l’orage était passé avant même d’avoir éclaté.

Un jour pourtant, il y eu des pleurs. Les gendarmes étaient venus annoncer une mauvaise nouvelle à Madame : Monsieur ne rentrerait pas, il avait eu un accident. Les voitures roulaient pourtant moins vite qu’aujourd’hui, à l’époque, mais c’était toujours assez vite pour qu’on y laisse sa vie. J’ai maladroitement tenté de lui offrir ma compassion et mon soutien, mais c’était plus facile avec les enfants. Nicolas réclamait son père et j’arrivais à le distraire en l’emmenant voir les fleurs qui commençaient à éclore, ou quelque autre merveille que le jardin avait à offrir. Madame m’a permis de lui donner un chien, adorable petit corniaud né un peu plus tôt dans une ferme voisine et qui séchait ses larmes en lui léchant les joues. Le jour de l’enterrement, j’avais donné le bras à Madame Judith, avec son consentement, je l’avais soutenue tout le long du chemin jusqu’au bord de la tombe de Monsieur. Puis nous étions rentrés, la cuisinière avait préparé une collation légère pour les amis et la famille venus parfois de loin pour la triste occasion. Pas de rire ce jour-là, ni ceux qui suivirent. Quand tous furent partis et les enfants couchés, madame Judith s’était laissée aller à son chagrin. Je n’avais jamais vu ses yeux humides, j’ai cherché mon mouchoir mais je me suis ravisé avant de le lui tendre, car il était sale, et j’ai laissé ses yeux déborder. Elle a fouillé dans sa poche et a trouvé de quoi essuyer son visage. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai serrée contre mon cœur en silence. Elle a pleuré sur mon épaule, j’ai caressé ses cheveux du bout de mes doigts calleux ; j’avais envie de déposer un baiser sur son front pâle, comme l’aurait fait monsieur, mais bien sûr je n’ai pas bougé. J’ai desserré mon étreinte quand ses hoquets se sont calmés. Merci Victor, a-t-elle dit avant de me souhaiter bonne nuit, je fermerai derrière toi. Je suis sorti et je suis passé sous les rosiers grimpants pour rejoindre ma chambre soudain lugubre. Je n’ai pas pris de livre, ce soir-là ; assis sur mon fauteuil j’avais l’impression qu’en fermant les yeux je pourrai retrouver le parfum de ses cheveux où j’avais aperçu quelques fils argentés déjà.

Jamais plus je n’ai tenu Madame Judith sur mon cœur, elle restait enveloppée dans son chagrin qu’elle gardait cependant pour elle. Elle a même évité de croiser mon regard les jours suivants, comme si ce moment d’abandon avait été déplacé. Dans les mois qui ont suivi, je l’ai vue se flétrir, puis s’éteindre presque complètement. Elle semblait presque plus vieille que la cuisinière qui nous quitta cinq ans plus tard. La seule chose qui pouvait encore lui arracher un sourire, c’étaient les rosiers. Ah, que j’ai regretté de ne pouvoir en trouver de variété permanente qui aurait fleuri même en hiver ! Petit à petit, je me suis mis à négliger le reste du jardin : ne comptent plus que mes roses et le regard de Madame Judith qui s’illumine à la floraison, même si ce n’est que pour un instant. Elle coupe elle-même les plus belles pour en faire de gros bouquets. Elle a follement aimé la Chopin, une rose hybride de thé d’un jaune très pâle, presque blanc, que je lui ai dévoilée ce matin. Elle est restée en admiration devant le buisson odorant, puis s’est hâtée d’aller chercher ses ciseaux.

Tout à l’heure, je donnerai le bras à Madame Judith, et nous irons porter sur la tombe de Monsieur les fleurs que je n’ai jamais osé lui offrir.

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