Une maison close – le BQC

Le 13 novembre 2012 par Thomas

adapté sans autorisation de maison-close.com

C’est une maison qui tire ses rideaux, un cabaret où ne résonne plus un talon, un gentlemen’s club où se sont dissipés les derniers volutes de roulées.

Madame avait pourtant mené sa barque de main de capitaine. D’un établissement à la dérive, elle avait fait le vaisseau amiral des courants alternatifs.

C’est qu’elle savait s’entourer. Les charmes et la générosité de ses garçons étaient légendaires. Pascal Fatal, Ty Mad Max, Geoffrey le Fourreur… tels des canards factices sur une mare, ils attendaient au comptoir, nonchalants, qu’une volée de pigeons, attirée par cette présence rassurante, s’installe et commande la première tournée du soir. La mâchoire se refermait alors d’un coup sec de jäger-bomb sur la table. Rapidement, la buée exsudée par les victimes encore inconscientes du piège dans lequel elles venaient de tomber ― il ne leur apparaîtrait que le lendemain midi, la tête dans les toilettes ― recouvrait alors les fenêtres d’un voile silencieux. C’en était fini.

Le bruit courait que cet établissement aurait pu faire tomber une partie non négligeable du gotha de la ville. Par un habile jeu de dettes et de services rendus, Madame avait accumulé une pile de documents compromettants ― notes manuscrites, reconnaissances, photographies ―, qu’elle gardait dans l’un des tiroirs satinés de son arrière-boutique. Madame les tenait, et ils le savaient. Une atmosphère d’impunité baignait les lieux. Nul besoin ici de physionomiste. Le brise-vague opérait de l’intérieur. L’agitateur était pris en charge, raisonné et reconduit par les usagers eux-mêmes, soucieux du bien-être et de la tranquillité de Madame ― qui le leur rendrait bien. Du moins l’espéraient-ils. On avançait à pas feutrés, sur des œufs pochés.

Madame avait su créer un délicat mélange de respect et d’abandon bachique. Un sourire entendu aux lèvres, elle vous accueillait la main, les bras ou la joue tendus, selon votre degré d’implication dans la prospérité de sa maison. Autant dire qu’elle avait la bise proverbiale. Car l’on se pressait pour assister aux soirées de Madame. Le réseau crépitait des jours à l’avance. La bouche chuchotait à l’oreille, qui s’empressait de l’écrire à l’œil ouvert. Les demoiselles se ruinaient en toilettes avant même d’avoir touché leur argent de poche ; quant aux jeunes gens, ils encombraient les tables de tatouage, jouant des coudes pour se faire marquer de l’emblème du dernier alcool en vogue au comptoir de Madame.

Des rues de cette ville que l’on pensait morte et inculte émergeait à la nuit tombée une jeunesse sémillante et avertie. Pointue, exigeante et assoiffée, elle peuplait en quelques minutes les espaces asymétriques de la maison d’un brouhaha parfumé.

La scène minuscule aménagée dans un coin de la grande-salle vit ainsi taper du pied les artistes les plus méconnus du grand public de l’époque, tour à tour poètes-à-mèche, capuches-aux-yeux-rouges et cowboys-sans-mule. Et si Madame n’avait rien contre une touche d’exotisme occasionnelle, la maison fut pour les musiciens locaux le balcon indéfectible duquel ils purent exhiber leurs œuvres. Jim Fairchild (Grandaddy) y aura croisé Tim Vantol, Matt Tansey, Dead Sailors, Lords of Frequency, The Yolks, Baden Baden et tout le grattin renno-nantais.

Permettez-moi pour finir de vous rendre compte d’une aventure dont je fus le protagoniste involontaire, et qui devrait illustrer le genre de madame qu’était Madame.

Ayant à mon tour ressenti l’irrépressible besoin de gifler le monde de toute l’étendue de mon talent artistique, je me représentai chez Madame, avec qui j’avais convenu d’une rémunération modique, à la hauteur de ma prestation. La soirée allant bon train, grisé par l’attention que l’on m’avait accordée, je fis grâce à Madame d’aller chercher la somme qu’elle m’avait promise, l’assurant que je repasserais bientôt pour l’en soulager.

Fidèle à ma parole, je revins une semaine plus tard, profitant de l’occasion pour inviter un ami à lever le verre de l’amitié à la face d’un automne maussade. Madame m‘accueillit avec la chaleur qui la caractérise, avant de me demander de la suivre où les oreilles indiscrètes n’avaient plus le bras assez long. Notre affaire rondement menée, je fus invité à m’installer au comptoir, avec ses garçons. La mâchoire venait de se refermer. Mon ami, en retard, allait plonger avec moi.

Tenir une maison tient du sacerdoce, tant les rangs des fidèles grossissent à la vitesse des fermetures d’usines. Il faut de la foi et de l’abnégation pour lever le rideau et faire vivre un lieu de joie. Madame est à ce jour en partance pour Hong Kong, qui saura apprécier ses nombreux talents ; elle abandonne derrière elle un réseau qui palpite. Ne le laissons pas mourir. Qu’une bonne âme se damne ! Les fidèles ont soif.

Le Bruit qui Court – Vannes

Un commentaire sur “Une maison close – le BQC”

  • Piedo

    « Grisé par l’attention que l’on m’avait accordée » ? Rien à voir, donc, avec les quelques verres de l’excellent rhum vanille du patron.

    Etonné, je suis.

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