Plaisir d’Om : Advaitic Songs, le nouvel album qui tutoie Dieu

Le 5 juillet 2012 par Disso

Advaitic Songs - Om (chez Drag City)

 

Vous avez sans doute tous déjà vécu cet instant magique où un concert vous emporte totalement ailleurs, vous décolle du sol et vous envoie loin, très loin de la salle où vous êtes. Cette jouissance musicale survenue lors d’un concert de Fuck Buttons à l’Ubu, ou bien de Queens of the Stone Age à la Trocardière de Nantes.

Cette intensité dans le plaisir, je l’ai à nouveau vécue ce  printemps, et de façon tellement puissante qu’à l’époque, je n’ai pas su comment vous en parler. Nous étions en avril, il faisait froid et pluvieux. Je passais trois jours à Paris avec Lisenn, et nous avions prévu toutes deux d’enchaîner les concerts. Notre idée était de terminer par A Place to Bury Strangers, le dimanche soir. Hélas, nous nous y sommes prises un peu tard et nous sommes retrouvées, la veille, sans rien à voir. Surf intense sur le net, discussions sur twitter, on nous conseille Barn Owl, Pélican et Om à la Maroquinerie. La somme est raisonnable, les conseilleurs sont bon conseillers : les deux places sont vites prises, au pire, nous disions nous, on pourra toujours sortir boire une bière si c’est vraiment déplaisant. Parce qu’on avait été prévenues : la soirée risquait d’être musicalement un peu plus « ardue » que ce dont nous avions l’habitude.

Nous voilà donc à nouveau en haut de la butte de je ne sais quoi (Ménilmontant, sans doute?), nous dirigeant vers la Maroquinerie. Déjà, nous sommes en retard, nous ne verrons rien ou presque de Barn Owl. Première surprise, une fois les lieux atteints, la salle est remplie de mecs. Le quota testostérone dépasse allègrement les 80% et il y a du chevelu à l’air doux un peu partout. Parce que je ne sais pas si vous avez déjà fait attention, mais il n’y a pas plus doux bien souvent qu’un métalleux, avec ses longs cheveux châtains soyeux, son air tout à fait ailleurs et sa barbe blonde dans laquelle folleyent les rayons du soleil. Mais je m’égare. Donc : y a du mec (coucou King V, Pierre A et Matthieu ). Du grand. Du barbu.

 

Al Cisneros
 

Nous sommes bien calées dans la caverne profonde qu’est la Maroquinerie lorsqu’entre en scène Om. Le premier roi mage est grand, sa lourde tête se penche vers le sol et une longue chevelure sombre effleure son visage massif. Les épaules et le dos un peu voûtés, Al Cisneros dirige sa grande carcasse vers la gauche de la scène et s’empare de la basse. Le second roi mage, plus petit de taille, exhibe une musculature et des tatouages impressionnants. Il s’empare des fûts comme un roi trônerait en majesté, c’est Emil Amos . Le dernier, enfin, petit noir américain au physique d’Ethiopien ou de Kenyan, s’empare des claviers et tambourin à l’aide de ses  maigres bras, c’est Robert Aiki Aubrey Lowe de Lichens. Le métal, le stoner et le sacré viennent d’entrer en scène.

L’heure qui va suivre va me donner l’occasion de vivre une des expériences les plus intenses que j’ai connues avec la musique. Dans la pénombre, au milieu de cette foule masculine qui balance sa tête en cadence la projetant vers l’avant comme une muette prière transcendantale, j’ai fait corps avec Om et sa musique. Parce qu’il n’y a pas d’autres mots, je pense, quand les vibrations lourdes vous emplissent et qu’au son lancinant d’incantations mystiques, vous sentez s’accomplir comme une eucharistie musicale. Vous n’êtes plus une mais un membre d’une même cohorte d’adorateurs se balançant comme hypnotisés devant ce serpent musical drone/stoner. Une heure entière dans une transe religieuse tellement forte qu’on en oublie de regarder la salle, de penser à la chaleur, à l’entassement. Une heure dans la Maroquinerie et en même temps, tellement ailleurs, du côté de l’Ethiopie ou du Liban, mais aussi celui de l’Amérique. Une heure entière dans un territoire nouveau, un autre continent, jusqu’ici inconnu de moi où les sons africains s’entremêlent à ceux du drone, où le down tempo quasi trip hop côtoie des sonorités reggae. Et quand tout est fini, après que Al Cisneros ait promis de revenir en Europe en septembre, je n’ai pas eu le courage de rester pour Pelican, tellement j’avais peur de redescendre après cette expérience extraordinaire.

 

Inutile de vous dire que fin juin, lorsque sort sur le net, le premier morceau extrait de leur nouvel album Advaitic Songs, je me rue sur Soundcloud pour retrouver une miette de ce que j’ai pu connaître ce printemps à la Maroquinerie. Et  ce State of Non Return m’a replongée aussitôt dans la même ambiance. Sur un mantra répété en boucle par la voix monocorde s’élève le son lourd de la basse accompagné d’une batterie cadencée, martelée de façon presque militaire. Puis soudain, les cordes pincent la mélodie pour l’accompagner dans sa montée arabisante.  Le titre est impressionnant de puissance et nul doute qu’en live, il  le sera encore plus.

 

prêtre à Lalibela

Et inutile de vous dire que lorsque j’ai eu l’occasion d’écouter tout l’album Advaitic Songs, je me suis dépêchée de voir ce que ça donnait. Cinq titres donc, le précédent album God is Good datait de 2009. Cinq titres chez Drag City (sortie prévue le  24 juillet)  d’une richesse musicale et d’une inventivité hors du commun : Addis, State of Non Return, Gethsemane, Sinai, Haqq al Yakkin. Une voix claire et jeune ouvre l’album sur Addis (en écoute sur le site de Drag City), celle d’une femme? d’un tout jeune homme? C’est une incantation,  soutenue par ce qui ressemble à une tabla et à des cordes graves. Nous sommes en Ethiopie, l’air chaud et sec fouette les corps et les bêtes, la marche est lente, au pas du chameau, et les têtes courbées et nous avançons vers Lalibela, la Jérusalem de l’Afrique noire.

 

 

Autre Jérusalem, celle d’Israël avec Gethsemane, le jardin des Oliviers et sa batterie lourde et ses cordes lyriques pour préfigurer la crucifixion du Christ. Une voix douce soutient des vrombissements qu’on jurerait proches du drone, puis la cadence à nouveau marquée par Emil Amos, travail impressionnant de la batterie qui porte presque toute la chanson, rejointe par la voix magnétique de Al Cisneros. Je sais que la comparaison avec la religion risque de gêner quelques uns des lecteurs, mais ici, je vous assure, on a bien affaire  à ça, Advaitic Songs est une longue prière, syncrétisme des religions venues de l’Orient.

Derviche Tourneur

 

C’est vers l’Egypte que nous emporte Sinaï, à la confluence de l’islam  et des réminiscences byzantines (le monastère Sainte Catherine dans le Sinaï est le plus ancien édifice byzantin existant).  Je me demande si Om a eu l’occasion d’écouter Soeur Marie Keyrouz, religieuse libanaise qui interprète la liturgie byzantine ou maronite. Mais, même si on s’en doute, entre la gracieuse Soeur Marie Keyrouz et le très massif Al Cisneros les voix ne sont pas les mêmes, on retrouve dans les mélodies quelque chose de cette gravité profonde de la liturgie byzantine.

Enfin Haqq al Yakin, état de la parfaite connaissance mystique chez les soufis clôt le périple musical et religieux. C’est un air presque joyeux et apaisé qui termine l’album, une musique à tourner en rond indéfiniment comme un soufi pour célébrer la gloire de Dieu, d’Allah ou celle de Om.

Album : Advaitic Songs de Om – Sortie le 24 juillet chez Drag City

 

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