Derrière la vitrine : Rennes et la musique

Le 24 mai 2012 par Piedo

Il y a quelques temps, un papier, simple billet de mauvaise humeur à l’origine, publié en ces lieux, a fait un peu de bruit dans notre Landerneau musical rennais. Sans le faire exprès, sans le vouloir, on a visiblement tapé dans quelques chose de profond, dans un agacement, certes feutré, mais bien réel.

Une fois retombée l’écume de ce post, force est de reconnaître que le Rennais a et aura toujours quelque chose à dire sur la vie culturelle de sa ville. Certains débats ressortent à chaque événement majeur. En décembre, avec les Trans, c’est l’occasion de moquer un financement prétendument exubérant d’un festival qui peine à redorer ses lettres de noblesses. Les Trans ? Tu parles, c’était mieux avant… Avec le retour du printemps, on en profite pour condamner Mythos et la propension du festival des arts de la parole à programmer surtout des grosses machines de la chanson française. De fait, Daniel Darc et son élocution pâteuse, c’est un genre en soi de l’art de la parole. Arrive l’été, on tape sur les Tombées de la Nuit, où les bobos profitent des rares spectacles gratuits sous la pluie. Et je fais l’impasse sur Mettre en Scène, Travelling ou Yaouank

Ces débats se prolongent d’ailleurs tout au long de l’année, que ce soit pour déplorer la faiblesse de la programmation de l’Ubu, l’obsolescence des salles de concert qui nous font rater pas mal de groupes qui préfèrent tourner dans des SMAC plus récentes et mieux équipées (La Carène à Brest, l’Echonova à Vannes, le Cargö à Caen, Stereolux à Nantes…) et globalement, le manque de dynamisme de la vie musicale de notre ville.

Bref, une chose est claire : dans chaque Rennais ou presque sommeille un programmateur musical. Malgré tous leurs efforts, les choix de programmation des patrons des festivals ou des salles de concert feront toujours râler et ne pourront jamais faire l’unanimité. Mais, dans le fond, que cache cette insatisfaction chronique du spectateur lambda ? Pourquoi doit-on se taper chaque année le fameux marronnier « Rennes est-elle toujours une ville rock ? »

Un public pourri gâté ?

Nan, mais tu vois, c'est beaucoup trop mainstream comme programmation

Sur le papier, clairement, le public rennais n’est pas à plaindre. Deux salles de concert labellisés SMAC (l’Ubu et l’Antipode), chose assez rare pour être notée, des festivals à la pelle, des équipements phares (voire paquebots en ce qui concerne le TNB)… Avec un financement à hauteur de 49 M€ des associations, dont 10,9 M€ au seul secteur culturel (source : Rennes Métropole – budget prévisionnel 2012), en hausse de plus de 2%, la ville de Rennes et, plus largement, Rennes Métropole soutiennent fortement le secteur culturel et pallient le désengagement progressif de l’Etat (via la DRAC). Cet aspect budgétaire est fondamental. Les institutions et les collectivités locales soutiennent la culture, dont les musiques actuelles. Et si ce financement, déjà conséquent, pourrait éventuellement être optimisé, on voit mal comment il pourrait être augmenté de manière significative.

Est-ce justement parce qu’il est habitué à ce confort que le public rennais aime se plaindre et râler ? Est-ce parce qu’il s’est confit et embourgeoisé ? Peut-être en partie. Mais ce qui est étrange, c’est que ceux qui se plaignent le plus sont aussi ceux qui sortent le plus, ceux qui assistent au plus grand nombre de concerts. Ce qui ne ressemble pas vraiment à un mouvement d’embourgeoisement. Certes, si Rennes avait toujours été une ville mollasse, façon ville de garnison ou sous-préfecture, la programmation actuelle réjouirait certainement la plus grande partie du public. Mais Rennes a une réputation de ville dynamique, où il fait bon vivre, où il se passe un tas de trucs excitants. Alors, à quoi est liée cette distorsion entre l’image que Rennes renvoie à l’extérieur et ce léger malaise et cette lassitude qu’on ressent de manière diffuse ?

Un schéma culturel vieillissant ?

A Rome non plus, ils n'avaient pas su anticiper l'évolution des pratiques culturelles. On voit le résultat.

A Rennes, le schéma politique qui prévaut pour les musiques actuelles est transposable et transposé à l’envi dans les autres domaines. A savoir, une grosse machine qui, à la manière d’une locomotive, est censée tirer derrière elle un archipel de projets et d’associations plus modestes. Les Trans pour les musiques actuelles, le TNB pour le théâtre, le Musée de la danse et le Triangle pour la danse, Travelling pour le cinéma… Attention, ne vous-y trompez pas. Il ne s’agit en aucune manière d’accabler ces structures dont on connaît la qualité et la quantité du travail abattu. Ce fonctionnement extrêmement descendant, où de grosses structures sont les prescripteurs de la vie culturelle du bled, n’a tout simplement plus les moyens de répondre à des pratiques toujours plus volatiles et diversifiées. Tout simplement parce qu’elles ne disposent pas de la souplesse et des capacités d’adaptation nécessaires.

Et puis, il y a tout un pan de la pratique culturelle que ce schéma n’est pas en mesure de prendre en compte : les amateurs. Ce no man’s land des politiques publiques en matière de culture, puisque les amateurs ne sont pas uniquement des spectateurs (les consommateurs), qu’ils n’ont pas nécessairement vocation à faire partie des professionnels (les producteurs) et qu’ils ne participent que très indirectement au rayonnement d’une ville. Pourtant, au niveau des musiques actuelles, sur les quelques dizaines de concerts savamment recensées par les copains de Rennes Musique, combien sont le fait de professionnels, dans des salles labellisées et équipées et combien se tiennent dans des lieux moins institutionnels, par et pour des groupes plus ou moins professionnels (non du fait de la qualité de ce qu’ils font mais simplement du fait de leur statut) ?

Ce schéma politique, qui aura permis à Rennes de se développer et de gagner ses galons de ville de culture, de ville qui bouge et où il se passe tout un tas de trucs a institué une véritable coupure entre professionnels et amateurs, comme si ces derniers ne pouvaient vouloir autre chose que devenir professionnels. Pourtant, il existe un paquet de musiciens qui se satisfont pleinement de leur statut d’amateur et qui n’ont aucunement envie de vivre de leur musique mais qui souhaiteraient simplement faire de la musique, si possible sans trop galérer pour répéter ou pour jouer… Le fait que les groupes professionnels ou en voie de le devenir finissent toujours par se débrouiller comme des grands, en louant ou en aménageant leurs propres locaux illustre indirectement la corvée que représente le seul fait de caler un planning de répétitions pour un groupe amateur.

Vitrine de la musique ou ville de musiciens ?

Deux lignes de force se dessinent donc. D’une part, une vie culturelle institutionnelle subventionnée qui fonctionne (plus ou moins bien, mais là n’est pas la question) et, d’autre part, un tissu musical amateur qui se délite progressivement. Comme si, pour employer une métaphore foireuse, la ligue 1 de foot se coupait progressivement du terreau des footeux amateurs. Pour résumer, on se retrouve dans une opposition entre une ville de musiciens et un ville marché de de la musique. Une ville de musiciens qui pratiquent à des niveaux très variés, du pur amateur qui massacre Nirvana le 21 juin au jazzeux qui joue comme une bête mais n’a jamais souhaité en vivre (oui, bon, c’est un peu caricatural, mais l’idée est là) et qui, bon an mal an, font vivre le bled en y jouant régulièrement, en organisant des trucs, en achetant du matériel dans les magasins du coin. Bien différent d’une ville « marché de la musique », avec ses tremplins réguliers, ses groupes qui montent et son réseau d’acteurs établis et institutionnels.

Si, dans un contexte de concurrence territoriale exponentielle (ville contre ville, agglomération contre agglomération, région contre région…), l’intérêt des grosses machines culturelles, par leur dimension de « vitrine » médiatique et politique est évident (on ne parle jamais aussi bien de Rennes que pendant les Trans, Mythos, Mettre en Scène ou les Tombées de la Nuit), c’est de moins en moins le cas pour les groupes, pour les musiciens et, par conséquent, pour les lieux de diffusion « alternatifs ».

Mais ne nous trompons pas. Le fait est que, malgré tout, il se passe plus de choses à Rennes qu’ailleurs. Qu’à Besançon, par exemple, c’est bien pire. Il ne s’agit donc pas de tomber dans l’invective contre une politique culturelle. Par contre, il est sans doute temps de se poser cette question centrale : que souhaitons-nous pour notre ville ? Qu’elle devienne, à l’instar de Paris, un marché de la musique, où finalement peu nombreux sont les musiciens mais où tout est fait pour que ça brille, pour que ça donne l’illusion d’une pratique musicale ? Ou bien une ville de musiciens, où tous les acteurs (musiciens, spectateurs et tous les autres), font vivre leur territoire, leur bled et pas dans uniquement dans une optique de rayonnement extérieur ?

Pour faire court, souhaite-t-on voir notre ville gérée comme une marque qui rayonne et qui brille à l’extérieur ou comme un territoire géré par et pour les gens qui y habitent et qui le font vivre ? Ça paraît très naïf comme dichotomie. Pourtant, c’est bien cette problématique qui est à actuellement à l’œuvre dans les schémas d’aménagement du centre-ville, pour prendre un exemple d’actualité.

Edit : un internaute mieux informé ou plus rigoureux nous signale que La Carène n’est pas labellisé SMAC mais a été conçue sur le modèle. Ça ne change pas grand chose au propos mais c’est important de le préciser.

15 Commentaires sur “Derrière la vitrine : Rennes et la musique”

  • Cathy

    MENTAL

  • ella

    oh
    combien de marins
    combien de capitaines
    ont déjà prêté leurs plumes
    à ces politiques culturelles

    la musique exploitée ou pas
    toujours exprimée, fuse partout

  • Defco

    Tu aurais pu dénoncer le monopole des sous doués à synthés aussi.. !

  • Bien étudié, bravo.

    Je rajouterais que l’aspect alternatif y est pour beaucoup dans le paradoxe entre l’aide culturelle de la ville et le véritable besoin des groupes en devenir. En effet, j’ai un groupe où l’on nous suspecte de sacrifier de jeunes vierges, alors forcément il serait difficile de rester politiquement correct en présentant mon projet à la direction culturelle de Rennes (dont j’ignore totalement les réseaux je l’avoue).

    L’essentiel d’un groupe semi-pro, c’est d’avoir suffisamment d’argent pour payer les défraiements, et de la bouffe le soir d’un concert. Naturellement si l’on joue à domicile, on ne demande quasiment rien (à part le billet de train pour faire venir notre guitariste de Paris). Le but étant qu’en jouant notre musique nous ne voulont pas non plus y aller de notre poche, ne serait-ce que le soir où l’on joue (tu fais bien de préciser tout le matériel acheté au magasin, les locaux de répétition pourris loués super cher pour ce que c’est).

    L’autre partie essentielle, c’est d’avoir un lieu pour jouer. Tu évites de rentrer dans les détails, mais concrètement, seul le Mondo bizarro propose une réelle scène alternative ouverte à des groupes qui viennent de loin en tournée. C’est aussi un lieu où le voisinage n’a jamais posé de problème de volume (rapport aux groupes de metal fort par exemple). A part ça : le bar’hic s’est fait interdire les concerts il y a quelques mois, le gazoline peine à limiter les décibels, la Lanterne a fermé ses portes aux groupes il y a quelques années… Je ne parle pas de la cité, qui n’a rien d’alternatif (et par là même, d' »accessible »). L’Ubu reste cher, et nous avions bien eu l’occasion d’y jouer une fois, en première partie d’un grand groupe. L’organisation c’était Garmonbozia, donc une grosse organisation indépendante (qui fait jouer Alice Cooper, Magma, The Doors, une petite partie du Hellfest par exemple). Seulement le problème réside entre ceux qui en vivent (et qui ne prennent pas de risque avec les petits groupes, question de salaire, ils ne roulent pas sur l’or) et ceux dont la passion dépasse la raison, car organiser et investir dans un concert relève tellement plus du masochisme que de la passion parfois… C’est un aspect que bien souvent personne ne voit tant qu’il ne fait pas « partie » de la scène… C’est bien dommage que ce ne soit pas plus transparent, pour qui pour quoi je l’ignore.

    • Reg

      The Doors ?!?/??

      • Oui, sans Jim Morrisson et presque plus de membres d’origine malheureusement… Mais The Doors quand même.

        • LN

          Fenêtre, vitrine, Doors, on parle toujours de musique là? Vous auriez pu développer un peu plus le « volet » financier du problème je trouve…

    • Piedo

      Merci pour ton commentaire. Je suis d’accord avec l’essentiel, même si je le reconnais, je connais très mal le Metal (au sens le plus large) et je ne peux donc qu’imaginer la complexité de jouer quand tu fais de la musique un peu « extrême » (pardonne le cliché).

      Sinon, pour ton information, les nouveaux patrons de La Lanterne font de nouveaux des concerts. Mais ils cassent les burnes pendant les balances, ne paient rien à part un plat chaud et une pauvre bière et ne font pas le moindre effort. Ils ne sont pas méchants, certes. Mais ils sont totalement à côté de leurs pompes, incapables de remercier autrement que par des mots un groupe qui leur a ramené un paquet de monde (enfin, un paquet de soiffards, surtout)… A éviter absolument.

      • Ce que tu dis sur la Lanterne ne m’étonne pas… Outrepassant les histoires d’accueil, de bouffe et autres (désormais sur Rennes les bars faisant jouer des groupes de metal laissent le souci de préparer la bouffe aux orgas), c’est essentiellement ce problème de son qui revient. Il faut savoir qu’à la Lanterne, et bien qu’il y ait un hotel Ibis juste au dessus, des groupes tels que Ultraphallus, HKY ont joué là, et c’était très très fort niveau volume. L’hotel n’a pourtant pas porté plainte.

        Là où je veux en venir, c’est que les organismes culturels de Rennes auraient bien UNE chose à faire avec leurs fonds, une mesure à la fois pérenne et véritablement populaire : donner, ou subventionner je ne sais pas, les moyens permettant aux bars à concerts de Rennes de s’isoler correctement pour ne plus déranger les voisins au niveau du bruit.

        Il resterait bien sûr les voisins chiants qui n’admettent pas qu’à 1h du matin des gens soient dans la rue en plein coeur de Rennes, parfois ivres délibérant sur le concert ou bien sur les maux de leur foie. Là on revient carrément à la question de Rennes, ville Rock’n’roll ?

    • « Stronger Together » is the one demanding the most temptation resistance from me this time around. Beautifully made, and true, too. Thank you for the joy of the looking.Yays and huzzahs for your presence at Chicon, and for hanging out enjoying the convention! Did you hear? I look forward to seeing you on the Funway.

  • C’est un très bel et très étayé article que voilà. (et très riche, aussi, oublié de le dire).
    Bravo.

  • salut,
    cette suite raisonne une nouvelle fois dans mon coeur de Lyonnais:
    « D’une part, une vie culturelle institutionnelle subventionnée qui fonctionne et, d’autre part, un tissu musical amateur qui se délite progressivement »
    tout pareil à Lyon, misant tout sur les Nuits Sonores ou les Nuits de Fourvière….

    sauf que je n’aurai pas l’indécence de me plaindre de la qualité de l’offre musicale à Lyon. Il y a quand meme d’excellents concerts quasiment tout le temps. En tant qu’auditeur, c’est cool, par contre en tant que musicien amateur c’est la catastrophe, pire encore en tant que batteur!

    bonne continuation!

  • pareto

    bien vu et celà va dans le sens d’un travail de recherche que j’effectue sur la ville créative et qui sera présenté le 12 juillet à quelques élus..On aime tellement caresser le passé ici…

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