The Fall au Bataclan, plus dure sera la lutte

Le 19 mars 2012 par Disso

DING! DING! « Hey, ça te tentait pas The Fall toi ? J’ai une invit en rab si tu veux », il est 20:15, devant le Grand Journal, vautré sur mon canapé, je n’attendais plus ce SMS. Mon sauveur est un célèbre programmateur d’une non moins célèbre salle de concert du nord de Paris. Mes finances étant ce qu’elles sont en ce moment, j’avais fait l’impasse sur le billet à presque 30 € tout en gardant espoir qu’une âme charitable me ferait son « plussin ». Plus tôt dans la journée, j’ai balancé un tweet « #avotboncoeurlestwittos ». Restait plus qu’à attendre… mais c’est pas venu… il s’est fait tard… je me suis dit pas encore pour cette fois… Puis DING! DING, le miracle. « Ah mais oui, ça me tente beaucoup » je réponds. DING! DING! « Retrouve moi devant le Bataclan à 21:00 ».

Je suis suffisamment vieux pour avoir vu sur scène et dans leur prime jeunesse un tas de groupes qui  font maintenant figure de précurseurs, de légendes, des mythes quoi. J’ai dandiné du croupion ou pogoté aux concerts des Smiths, Cure, Bauhaus, Virgin Prunes, Alien Sex Fiend, Christian Death, Bauhaus, Cramps, Clash, Minimal Compact, Kas Product, Jesus and the Mary Chain, Happy Mondays, Stone Roses, Sonic Youth (insérer un peu plus de « name droping » ici), etc etc. Enfin bref, sans trop vouloir me la péter (enfin si quand même un peu, le privilège de l’age mon p’tit gars), j’ai vu tout ce qu’il fallait voir dans les années 80. Presque. The Fall, en revanche et pour des tas de raisons, je n’ai jamais eu l’occasion de les voir sur scène alors que j’aurais échangé les billets de la plupart des concerts cités pour juste une place à l’un des leurs. C’est un peu un rêve qui se réalise ce soir.

The Fall

Bon, le truc avec ces concerts de vieux groupes mythiques, c’est que le public est, en partie, aussi vieux que le groupe et que l’on y croise un tas de fantômes. Des visages connus d’il y a 10, 20 ans. Des gens croisé dans les bars, boites, les concerts de ma jeunesse. Des gens dont je n’ai jamais vraiment connu le nom, mais que je côtoyais souvent à l’époque. On se reconnaissait comme faisant partie de la même tribu. On avait peut-être des amis en commun. On a peut-être été de vagues connaissances, amis d’amis, ou voir même de vrais amis. Mais tellement de choses nous ont séparés depuis que l’on ne sait plus très bien. On n’est pas sûr. Les regards se croisent, on est toujours de la même tribu, on se reconnaît ou pas, mais on se sourit. On se dit « ‘tain il a pris cher mais il porte toujours des Creepers et un Harrington ». Ou bien «celui là a encore toute ses dents, c’est un miracle avec tout ce qu’il s’enfilait à l’époque ». Et cette fille… ah merde cette fille…

J’attends devant le Bataclan, échange de sourires avec quelque fantômes. Joe du Red House est là. Il n’aurait  manqué ce concert pour rien au monde. Il est comme moi, il ne les a jamais vus et pourtant il a les 29 albums studio et quelques live et bootlegs. On en parle, on a un peu peur d’être déçu. C’est que l’irascible Mark E. Smith peut péter un plomb en plein concert, se barrer de scène, laissant en plan son groupe et son public. Ça ne serait pas la première fois.
Mon sponsor arrive, il serre quelques mains, embrasse quelques collègues, il communique, il fait son boulot quoi. A la fille en charge de la liste, il annonce M. du G. et son « plussin ». Nos places en main, nous entrons. La salle n’est pas pleine, visiblement le concert ne s’est pas vraiment vendu. La première partie a fini de jouer depuis une dizaines de minutes, mais on nous dit que Tristesse Contemporaine, c’était vraiment à chier, limite embarrassant. De toute façon, je ne suis pas là pour eux. Direction le bar. Je cherche Claire qui nous cherche elle aussi, Pierre est là. Nos demis à la main (on ne sert pas de pinte au Bataclan, du moins pas ce soir), on s’approche très près de la scène, c’est facile. On attend.

Mark E Smith

Ils se font attendre, c’est normal. Puis l’ingé balance un boucle de synthé bien grasse. Cris dans la foule mais toujours personne sur la scène. La boucle tourne, ça s’impatiente, ça crie, ça siffle, de longues minutes interminables se passent. Les voilà, pas de Mark E. Smith. Pas encore, il reste caché backstage. Le guitariste et le bassiste prennent leur place sur la scène, ils n’en bougeront plus d’un poil de tout le concert. Elena s’installe derrière son Korg, elle est engoncée dans son manteau rouge, elle a son sac à main avec elle, sur l’épaule, qu’elle ne lâchera que pour le poser sur entre ses pieds. Elle ressemble a une sorte a une secrétaire-assistante en route pour se mettre minable avec les collègues dans un pub de Manchester ou une de ces soirées « Afterwork » pour pécho du « business executive » en costard et à Rolex.

La boucle s’arrête, ils jouent. Je préviens tout de suite, même si j’ai reconnu la plupart des morceaux de la set-list de ce soir, je suis bien incapable de me souvenir des titres. Pas un seul ne me reviendra de tout le concert. Moi et ma mémoire de poisson rouge. Ils font durer l’intro de Taking Off (oui bon bah je me suis renseigné depuis) et finalement Monsieur Smith se pointe, attrape l’un des trois micros à sa disposition sur la scène et balance la purée. Les paroles ne sont pas articulées, il bouffe la moitié des mots. À moins de connaitre la chanson par coeur, on comprend que dalle. Mais putain c’est sa voix, elle te démonte la tête et t’explose les synapses une par une. Le public pourrait-être plus nombreux mais il rugit comme s’il avait la taille d’un Zénith ou d’un Bercy. Déjà ça saute dans le « pit ». Je le regarde avec envie depuis mon coin calme, sur la gauche de la scène. Le Mark E. porte une veste en cuir sur une chemise bleu clair, il a un pantalon noir à pince de garçon de café, le cheveu gras sur sa gueule ravagé. Il ne dénoterait pas au milieu des turfistes d’un BAR-PMU.

the fall et mark E Smith

Il change de micro en plein milieu du morceau. Reprend le premier micro, chante dans les deux même temps puis les balance par terre et chope le troisième. Il s’emmêle dans les câbles. Il a les gestes de mauvaise humeur de l’alcoolique qu’il est. Il monte les potards des amplis de la guitare ou de la basse. Plante l’un des ses micros dans la grosse caisse. C’est pas assez fort pour lui il semblerait. Ça exaspère le guitariste mais il se laisse faire, il ne bouge pas d’un pouce. Les tech de scène eux s’échinent à tous remettre en place, ils abandonneront au bout de quelques morceaux.
Je prends plein la tronche et je ne tiens pas en place, ma bière dans une main, je prends des photos et fais des vidéos avec mon iPhone de l’autre. Rien d’extraordinaire, juste pour dire que j’y étais. Le tout ira sur Twitter, que le monde sache où je suis, je me la pète un peu quoi, mais bon hein, l’âge, tout ça…
Je saute sur place mais inconsciemment, je me rapproche du centre devant la scène. Dans le « pit » ça s’agite fortement. Quelques donzelles montent sur la scène et se jettent dans le public. Ça slam, ça pogotte, ça a tous les ages, de 17 à 57 facile. De la jolie brunette et de la tignasse grise (en brosse).
Je sais plus, ça devait être sur Age of Change ou sur Strychnine, j’en pouvais plus. J’ai fendu le reste de foule qui me séparait de la folie, bousculé quelque keupons sur le retour et c’est parti dans tous les sens. J’avais 16 ans à nouveau mais sans le souffle. Je poussais brutalement, on me poussait brutalement. Je sautais, je retombais en arrière sur des pieds, on me repoussait dans le pit. Je perdais l’équilibre, je m’accrochais à tout ce que je pouvais, le bras du mec à droite et pour le remercier, je me redresse et le percute de l’épaule. Il perd l’équilibre à son tour se rattrape sur la gamine à sa droite. On s’est pas quitté des yeux, on est hilare. Mark E. Smith n’en a rien à foutre et The Fall joue de plus en plus fort
Mais c’est dur, je m’essouffle. Putain j’ai plus l’habitude et surtout mes 16 ans sont loin. J’étais à deux doigts d’abandonner quand je repère un grisonnant qui y va très fort. Il est plus vieux que moi « obviously ». Les jeunettes le regardent se la donner avec amusement et admiration. Il hors de question de lâcher le morceau et je repars de plus fort, je m’accroche au vieux, je le secoue. Il me fait la même mais plus fort. C’est une teigne le bougre, il bouge dans tous les sens. Je n’aurai pas le dessus. Mon coude se plante dans ses côtes, il lâche l’affaire, je le regarde genre « ‘scuse mec j’ai pas fait exprès ». Genre quoi ! Je souris, il sourit. Il recule. J’ai gagné. Les jeunettes s’en foutent. Pas grave.
Discrètement, je me barre. Je retrouve M., Claire et Pierre sur le côté gauche. Non, Pierre, lui, il reste dans le « pit ». Il peut, il est jeune.

J’attrape la bière que me tend Claire, ça tombe bien j’ai soif. Le concert se poursuit, The Fall tape toujours dur et ne laisse aucun répit à son public. On sent que Mark E. Smith a envie d’en finir le plus rapidement possible mais il ne bâcle rien et moi je saute toujours sur place et donne à boire à mes Converse. Il lâche le dernier couplet de « Reformation » ainsi que son micro. Le groupe quitte la scène, les lumières se rallument et l’ingé son balance sa bande d’ambiance. Quoi ? Pas de rappel ? Pourtant, les tech sur scène ne démontent rien au contraire, ramassent les micros, les replacent sur leurs pieds, réarrangent les câbles. On attend un peu et finalement The Fall revient sur scène dans le même ordre qu’au début. Le guitariste et le bassiste reprennent leur place. Elena a toujours son sac à main à l’épaule et son manteau rouge. Mark E. Smith se pointe à la fin de l’intro de Theme From Sparta FC, la seule et unique chanson qu’ils joueront dans ce rappel.

C’est fini, les lumières se rallument, musique d’ambiance, M., Claire, Pierre et moi nous dirigeons vers la sortie. Le mec grisonnant que j’ai envoyé valdinguer dans la fosse me tape sur l’épaule, « Putain Romain, tu m’as fait quand même  mal avec ton coup de coude dans les cotes ». Alain. Je ne l’avais pas reconnu, ça fait quoi : 15 ans, 20 ans…

Parce que voilà, je suis suffisamment vieux pour avoir vu sur scène et dans leur prime jeunesse, des tas de groupes légendaires, morts, ressuscités ou encore en vie , que bien des jeunes aujourd’hui idéalisent, idolâtrent et revendiquent comme étant leurs groupes fétiches, de ceux qui ont fait  leur culture musicale, leurs références, leurs repères lorsque qu’ils parlent de musiques actuelles. « Han nan mais, quand même, Tristesse Contemporaine, ça fait vachement penser à Polyphonic Size. Mais carrément quoi ! ». Pas que mon palmarès soit très impressionnant, mais je suis assez fier d’avoir eu la chance d’avoir assisté aux concerts de groupes mythiques. Une légende voudrait même que j’ai assisté à un concert des Joy Division quelque part à Manchester, mais ça, c’est une autre histoire.

King Volcano

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