Psykick Lyrikah, poétique du doute

Le 22 février 2012 par Piedo

Je ne connais rien ou presque au hip hop ou au rap. Ce que j’en écoute se limite très vite à une trilogie NTM – La Rumeur – Jedi Mind Tricks. Bien entendu, j’ai aussi écouté Zone Libre, mais clairement, la clé d’entrée était moins le flow de Casey que la guitare de Serge Teyssot-Gay. Toute une éducation à refaire, donc…

Ceci dit, c’est pas parce qu’on n’y connaît rien qu’on n’est pas curieux et intéressé. Et, lors d’une ces longues journées de travail, mornes et pâles, fatigué d’écouter en boucle les mêmes titres sur les players web, j’ai glissé sur Psykick Lyrikah. J’avais toujours gardé ce nom dans un coin de ma mémoire, depuis qu’un été bien lointain maintenant, j’avais bloqué en règle sur Des Lumières Sous La Pluie, le premier album du projet porté par Arm. A l’époque, j’avais été interloqué par la qualité des paroles. Une écriture vraiment poétique, à des années lumière des gimmicks et des punchlines, de tous ces clichés qui font le décorum du rap. Arm écrit de manière incroyable, ses vers fourmillent d’images qui suggèrent une atmosphère, des ambiances plutôt que d’imposer un point de vue. La chanson éponyme qui conclut ce premier album, véritable méta-poème qui explore et creuse jusqu’à l’os le travail d’écriture, avait fini par graver ces derniers mots dans un coin de ma mémoire, d’où il est maintenant impossible de les déloger :

Alors courage et patience, l’arche est faible
Et sous l’absence qu’elle absorbe, elle cédera

Ces deux vers, répétés en boucle, ne dénoncent rien, ne désignent rien. La musique hypnotique des ces mots, avec ce subtil jeu d’allitérations et d’assonances, finit par prendre le dessus sur leur signifié. Et c’est là tout le talent d’Arm : rassembler, fusionner mots et musique, les entrelacer pour que décupler la puissance d’un propos avant tout poétique.

Bon, comme souvent, et après avoir écouté encore et encore quelques titres de cet album, j’ai fini par passer à autre chose. J’ai vaguement suivi la sortie de ses albums suivants, en solo ou en duo avec Iris, ses co-créations avec Olivier Mellano, le Stakhanov rennais de la guitare mais sans jamais y prêter plus d’attention que ça. Et puis, il y a quelques semaines, au détour d’un lien spotify, je suis donc retombé sur Derrière Moi, le dernier album de Psykick Lyrikah, sorti l’année dernière.

On y retrouve le flow, le phrasé si particulier de Arm. Cette manière d’appuyer les syllabes, de les caler au fond du temps, sans jamais chercher à aller plus vite que la musique. Mais sept années ont passé depuis le premier album. Si on est toujours aussi loin des clichetons du rap, le propos est bien plus direct, frontal. Comme si ces sept années passées à faire de la musique, à écrire, à composer, à défendre son propos et son travail avaient fini par profondément marquer Arm. La difficulté de l’exercice, de la poésie, de l’écriture affleure dans la plupart des chansons. Même si Des Lumières Sous La Pluie ne respirait pas la joie de vivre, la tonalité de cet album – à l’image de l’époque – est bien plus sombre, plus froide, plus électronique que les albums précédents. Avec une production aussi rentre-dedans, Derrière Moi gagne énormément en densité et en puissance.

confondez pas nos chansons et leur monde,
avec nos vies et parmi elles, toutes les failles que l’on rencontre,
n’attendez surtout pas que l’art vous porte,
n’esperez pas régler des comptes avec des notes.

De Grandes Mesures

porter le premier coup, ne rien savoir,
ne rien envier, partir aux premières gouttes,
enfin trouver les mots, tourner sa rime,
la vivre et la dire fort,
du moins pour qui écoute,
partez devant, n’attendez rien,
ni poésie, ni recul, pour faire bien

Personne


Psykick_Lyrikah_QUI par Psykick-Lyrikah

Le doute est au cœur de cet album. Arm le revendique (« J’aime douter de mes propres appuis », Dans Le Temps) et en fait une force motrice pour, malgré tout, avancer. En doutant, en n’hésitant pas à interroger ce qu’il écrit, d’une certaine manière en se compliquant la vie, Arm a fait de cet album un grand disque, puissant, suggestif, très riche aussi. Je ne sais pas où en est son projet, je ne sais pas si Derrière Moi a trouvé une audience à la mesure de ses qualités (mon pessimisme naturel aurait tendance à me laisser penser qu’un album de cette force, aussi âpre, aura fatalement plus de mal à exploser qu’un gros single calibré pour la FM). J’espère simplement que Arm continuera de creuser cette voie.

Maintenant je regarde le monde brûler
Je regarde le monde disparaître
J’aurais voulu ne pas douter
Et je vais là où le regard s’arrête

Derrière moi

2 Commentaires sur “Psykick Lyrikah, poétique du doute”

  • Cet album est énorme, comme tous ceux de Psykick Lyrikah d’ailleurs. Mon préféré reste quand même « Vu d’ici » qui m’a mis une claque monumentale dont je ne me suis toujours pas remis.

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