J’ai vu Christophe

Le 14 février 2012 par Disso

Sois bien à l’heure, il avait dit Bester, va y avoir du monde. Alors je suis arrivée à l’heure quelque part en haut de Ménilmontant le nez gelé, les joues rouges et les larmes aux yeux tellement le froid piquait. La file s’étirait le long d’un trottoir qui par grandes chaleurs doit sentir la pissouille de clodo, un peu comme dans tout Paris. La Maroquinerie offrait un drôle de porche, un guichet haut perché, des videurs noirs comme quasi tous les videurs du monde, des jetons pour boire de l’alcool, un bar en haut, deux bars en bas (on sait jamais, imaginez qu’on soit en manque). Et une salle, ou je devrais dire un antre, une grotte, tout en bas en bas d’une volée d’escaliers, une salle noire avec quelques gradins où j’imagine que les gens doivent s’asseoir quand il n’y a pas trop foule. Et là, de la foule, il y en avait. Du jeune à lunettes en manteau de laine, air sérieux friqué un peu nerd. Du trentenaire ou pas loin, en jeans droit, boots pointues, manteau trois quart et cheveux légèrement longs, guitariste rock. Du quadra ou quinqua venu pour admirer l’idole, des gens qui n’avaient pas grand chose en commun si ce n’est leur amour de Christophe.

Des musiciens aussi, Agnès de la Féline, grande fille chic et simple, un Château Marmont, un Judah Warsky, d’autres peut-être je ne sais pas. Je connais mal.

Christophe au piano, scotchs oranges, tunique indienne, boots pointus

J’ai envisagé de commencer comme ça mon compte rendu de la soirée Gonzai mais voilà, j’ai envie d’aller direct à l’essentiel. Christophe, chanteur bourré devant public bourré. Cette tension électrique dans la salle, les insultes qui fusent : SALOPE, CONNARD. Cet amour aussi, quand il se met à jouer du piano avec les doigts gourds qui retombent mal sur les touches. Cette voix de fausset plaintive qui transperce à la première note « Dans ce dancing sans danseur, sous la boule ronde… » Ce silence qui nous saisit tous quand on a peur pour lui, qu’il fausse, qu’il rate sa chanson, qu’il massacre nos souvenirs. Ce silence entre les mots, il est six heures au clocher de l’église, dans le square les fleurs poétisent… Agnès les yeux fermés centrée sur son émotion. Bester très calme et maitre de lui. Papoussa qui chaloupe dignement de la rambarde à la salle. Le whisky.

Le prompteur devant ses yeux, pitoyable et à la fois émouvant de ce que ça dit de la fragilité de Christophe. Julian qui n’est pas venu et que j’aurais tant voulu revoir, Stéphanie biquette affairée avec son barbu au regard doux et légèrement voilé. Le type qui insulte dans le public et se fait virer de la salle manu militari. Le whisky.

Loane (Louanne?) la fille qui accompagne Christophe pour un morceau qu’elle va chanter au piano et ça évoque tellement tellement Renaud avec sa Romane qu’on en est gêné pour lui. Lui qui parle de Bashung, de Gainsbourg, des jeunes groupes qu’il aime toujours, qui radote, qui s’empêtre dans les phrases, dans les mots et qui chante à nouveau. Le beau bizarre venu là, par hasard. L’alcool a un goût amer, le jour où…

Les groupes précédents j’aurais du mal à en dire grand chose du coup, tellement j’ai été marquée par ce passage de Christophe. Phantom & the Ravendove au début, groupe protéiforme naviguant des sixties au seventies avec de faux airs de M, et un morceau épique « The Sosie ».

Guillaume Fédou accompagné de Warsky qui joue des airs faussement ingénus des années 80 dans une esthétique très codifiée second degré. On hésite à rire, à taper dans les mains, et on finit par se laisser aller sur fond de synthé à gober des mouches eighties.

Alister et son truc bien rodé, ses deux tubes à la fin, sa morgue, son verre à la main, son air dédaigneux mais aussi Alister capable de sublimer une chanson comme Docteur à qui il donne une vraie puissance de désespoir rock en scène.

Et Christophe.

Je pourrais en tirer des conclusions sentencieuses, dire comme une dame que j’ai lue ailleurs « Vous m’avez gâché mon Christophe ! » Mais ce n’est pas vrai. Cette soirée-là était exceptionnelle, elle n’avait sûrement rien à voir avec les concerts impeccables qu’il doit donner à l’Olympia ou dans ces scènes formatées devant des publics policés. C’était un moment hors norme, comme si un public entier avait attendu une décharge électrique, un événement qui allait changer la face de Paris ou de la musique. Comme si  tout se jouait sur le fil du rasoir, dans la tension, dans l’abandon total de soi. Et moi, ce soir-là, « J’ai vu Christophe», tout est là et tout est dit.

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