N°2: Les anges de Pontchaillou (We’ll meet again)

Le 30 décembre 2011 par Gaël T

 

C’était un de ces vendredis soirs de décembre où tout Rennes titube et s’enivre en braillant. Moi je titubais déjà depuis 3 jours, et j’avais décidé qu’il était temps de fuir le centre ville pour réapprendre à marcher droit.

 


Une fois remonté des profondeurs de la station Anatole France, j’ai grimpé l’avenue du 41e RI jusqu’au Cubanacán, sous une petite grisaille de pluie qui mouillait à peine. Jeté un œil par la vitre: la lumière était chaude à l’intérieur, les gens étaient ivres et riaient fort, quelques couples dansaient une salsa bancale. Ce cirque alcoolisé de séduction chancelante… Pas pour moi, pas ce soir.

J’ai traversé le boulevard de Verdun, comme assailli d’odeurs et de bruits fossiles: l’arôme chaleureux de quelques appartements que j’avais connus tout près d’ici, le sifflement du vent dans les toits d’un internat miteux que j’avais surveillé un peu plus loin; d’autres choses encore.
J’ai pris le passage sous les arbres qui mène à la halte ferroviaire. Sur le pont qui enjambe la voie ferrée, j’ai allumé une cigarette et tendu l’oreille dans l’obscurité.
Les battements du cœur de la ville s’étaient un peu éloignés. Mais une fanfare jouait de l’autre côté du pont, dans la maison des internes de l’hôpital Pontchaillou: ce devait être une de ces orgies de faluchards où l’on peut voir se vomir dessus les mêmes types qui, 40 ans plus tard, vous tâteront la prostate d’un air supérieur. J’ai marché vers l’hôpital.

Appuyé sur un muret près de l’entrée principale, au centre du « U » formé par le corps de bâtiment, je fumais en regardant les centaines de fenêtres allumées ou éteintes qui me surplombaient, dans leur uniformité et leur dureté para-staliniennes; je songeais par contraste aux 1500 vies qu’elles abritaient, singulières, fragiles. Malades.
On était fin décembre, au début de la nuit. S’il y a une saison et une heure pour ça… Combien étaient en train de passer l’arme à gauche, juste au-dessus de moi, alors que dans la ville tout autour la fête battait son plein?
Cette pensée m’avait à peine traversé l’esprit que je sentais la présence des agonisants, je partageais leur solitude dernière, je pénétrais leur entre-monde.
Et puis soudain, il y avait ce type assis juste à côté, en blouse bleue, cigarette au bec. Il me souriait.

On a parlé de choses et d’autres. Je lui ai demandé s’il avait peur de la mort, il a éclaté de rire. « Tu le diras pas? Je suis déjà mort ». Il était sec et grand, la quarantaine grisonnante. C’était un genre de brancardier, qu’il disait. Il venait chercher un cancéreux.
« -Tu l’emmènes où? »
Il a pointé son doigt vers le ciel avec un air rigolard, et moi je commençais à me demander si le type ne s’était pas tiré du service psychiatrique; mais enfin, il avait l’air de bonne humeur et complètement inoffensif.
« -Comment ça se passe, je lui ai demandé? Tu leur fais prendre un tunnel sombre avec une lumière au bout? ».
Je me foutais de lui, mais ça ne l’a pas frappé. Il s’est mis à me raconter une histoire délirante d’ouverture du sas multiplanaire vers la station de triage, et de mise en place du tube ascensionnel pour l’aspiration des âmes. Un tunnel pas vraiment sombre, disait-il, rapport aux panneaux lumineux.
« -Quels panneaux ?»
Des panneaux de pub, bien sûr. Pour un peu tout: soutanes cérémonielles, vin de messe, auréoles de sainteté, ailes triples de séraphin, couronnes d’épine en argent, clous de la Passion ornementaux…
«-Cloudor*, la marque, tu connais pas? ». Je connaissais pas, mais j’aimais bien ce gentil cinglé.

«-Et ensuite, j’ai demandé? Qu’est-ce qu’il se passe? »
C’est devenu un peu chiant, j’ai perdu le fil. Il était question de contrôle de l’identité des défunts et autres saloperies administratives, de pesée de l’âme, de salle d’embarquement… Puis il m’a raconté le coup de la boutique duty free, qu’il disait tenue par un vieux moine revêche du nom de Martin Luther; un gars qui travaillait là pour payer une connerie qu’il avait faite naguère dans le business du rachat de péchés, et qui avait foutu un bordel monstre dans les finances du patron.
J’ai pouffé, ma clope est tombée par terre. « Et il vend quoi, ce Luther? »
Apparemment, toute une quincaillerie miraculeuse de souvenirs d’en-bas: entre autres portraits de famille animés et bouteilles invidables de vin de communion, une boule à neige avec, dedans, une scène choisie qui s’y rejouait à l’infini.

J’aimais bien l’idée.

« -Quel genre de scène?
-Ben, n’importe quoi. Ta première baise… », il m’a dit avec un sourire goguenard et un rien salace.
« -Mouaif, j’ai dit, t’as pas un truc plus… Je sais pas, moi. Plus glorieux? ».

J’ai pensé à ce petit vélo rouge, et à mes premiers coups de pédale sans roulettes. Ma mère allait bientôt revenir de la maternité avec mon nouveau petit frère, et mon père et moi on avait décidé de lui faire une surprise. Il m’avait poussé, tenu, tenu moins fort… J’entendais encore le bruit du gravier craquant sous les petites roues. Je m’entendais appeler mon père, avec ma voix d’alors : « Papa ! Regarde !! ». Bon dieu, j’étais fier…

– « Ça aussi, tu pourras l’emmener.
-Ça quoi?
-Le coup du vélo.
-… »

J’étais sûr de n’avoir pas parlé.

– « C’est l’heure, il faut que j’y aille, il a dit en regardant une fenêtre un peu plus haut. On se reverra !
-Quand ? »

Il a jeté sa clope et, sous la pluie qui redoublait soudain, s’est éloigné sans rien dire.

 

 

We’ll meet again par Vera Lynn, 1939 / Johnny Cash, 2002.

Le sens de cette chanson d’adieu est équivoque à dessein: « on se reverra », dans un lieu et un temps non spécifiés qui peuvent tout aussi bien désigner la bonne vieille Angleterre ou les jardins du Père éternel. C’est une chanson de la mort sereine et joyeuse, une chanson-médicament: un truc qui, d’une caresse tendre à l’oreille, guérit de la peur.

Seulement la peur est parfois bonne conseillère, surtout quand il s’agit de sauver sa peau. Or Vera Lynn, première interprète de ce morceau et chanteuse troupière par excellence, s’adresse en 1939 aux soldat britanniques déjà présents sur presque tous les fronts de la deuxième guerre mondiale: l’armée britannique organisait, partout où ses troupes stationnaient, des récitals où la délicieuse blonde promettait à mots couverts aux tommies qui prendraient du plomb dans le buffet, un doux rendez-vous dans les nuages (« Tell them I won’t be long »).



Le grotesque de ce voile de séduction posé sur un charnier, et de cette sérénité imbécile face à une mort absurde, n’a pas échappé à Stanley Kubrick: sur cette chanson est montée la fameuse scène finale du cultissime Docteur Folamour (Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, 1964).
Un autre qui garde une dent contre Vera Lynn, ambassadrice de charme du sacrifice pour la patrie, c’est Roger Waters, bassiste de Pink Floyd et compositeur principal du double-album The Wall, où il lui consacre le titre éponyme Vera (« Vera, what has become of you ? »). La guerre a en effet privé le musicien de son père: il fait partie de ces 400 000 jeunes gars qui, de la terre plein la bouche, attendent toujours leur rencard avec la jolie blonde. Seulement, The Forces’ Sweetheart est toujours bien vivante et se montre beaucoup moins pressée que prévu de les rejoindre, donnant ainsi raison à Georges Brassens: Les saint Jean Bouche-d’or qui prêchent le martyre / Le plus souvent d’ailleurs s’attardent ici bas / Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire / C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas (Mourir pour des Idées, 1972).

Finalement, c’est Johnny Cash qui rachète une dignité à cette chanson. Elle clôt le dernier album sorti de son vivant (American IV: The Man Comes Around, 2002) et constitue explicitement le chant d’adieu d’un chanteur mourant qui, pour le coup, sait de quoi il parle.

*Cloudor: inspiré d’une blague entendue je ne sais plus quand, je ne sais plus où…
*Merci à Disso et Ungeird pour les conseils avisés et le coup de main graphique.

Photo de couverture: a dream of angels CC windsordi @flickr
 

CHRONIQUE RENNAISE N°1: Le gamin de St-Hélier.

2 Commentaires sur “N°2: Les anges de Pontchaillou (We’ll meet again)”

  • Piedo

    Question sotte. American V : A hundred highways, c’est un album posthume ?

    • Gaël T

      Ouais. Il est sorti en 2006. Cash, en attendant de mourir (2003), avait occupé les derniers mois de sa vie à enregistrer avec Rick Rubin les chansons qui constituent le matériel des volumes V et VI de la série American.

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