Denez Prigent – Ar Rannoù

Le 16 décembre 2011 par Gaël T


Ce qu’il y a de pénible avec le chroniqueur lambda, le gratte-papier commun, le journaliste à Télérama: c’est cette étrange manie de faire de n’importe quel chanteur brittophone la « voix d’un peuple », le « porteur d’un chant venu du fond des âges », auquel on reconnaît le plus souvent cet étrange talent « d’avoir su marier la tradition et la modernité ». Réglons leur compte à quelques poncifs…

Denez Prigent, tiens. En voilà un qui, pour évoluer dans cet univers esthétique relativement autonome -et non autarcique- qu’on trouve en Bretagne, n’en est pas moins doué d’une sensibilité unique et inimitable, au même titre que n’importe quel rockeur poilu prenant des poses blasées dans toutes les foires festivalières du continent. Sa musique est contemporaine et ce qu’il chante, quand il ne l’a pas écrit lui-même, procède parfois plus d’une filiation littéraire européenne que d’une tradition orale bretonne.

Démonstration avec le titre Ar Rannoù, sur l’album Me ‘zalc’h ennon ur fulenn aour:

 

Fest-noz et free party: des tremplins vers la transe?

En 1992, les Transmusicales de Rennes lancent au chanteur léonard le défi du chant a cappella devant un public rock. Il y gagne paraît-il un silence magnifique, suivi d’une ovation mémorable; c’est surtout l’occasion de s’initier à la « techno » lors de la Rave organisée par le festival, dont il ressort avec la conviction que ces deux tremplins vers la transe que sont le chant breton et la musique électronique, ont des choses à se dire.

S’ensuivent plusieurs années de recherches et de découverte de cet univers nouveau, avec notamment l’exploration des 8000 vinyles de la discothèque d’Arnaud Rebotini. On a été à pire école… Ses affinités l’orientent très vite vers la drum and bass, dont les tempos sont ceux de la musique à danser bretonne et dont les crépitements percussifs, à l’instar de ceux de la batterie écossaise, n’alourdissent pas les temps forts (c’est l’écueil à éviter quand on veut conserver le caractère arythmique de la gwerz, et ne pas désamorcer le subtil ressort mélodique du kan ha diskan).

Me ‘zalc’h ennon ur fulenn aour, deuxième album de Prigent, est le produit de ces recherches. Paru en 1997, il crédite Arnaud Rebotini à la co-production de tous les morceaux. C’est sans doute la plus grande réussite de Denez Prigent à ce jour, et elle se clôt par ce morceau de bravoure de 17 minutes: Ar Rannoù.

 

Ar Rannoù: histoire d’une talentueuse imposture

Le texte qu’il y chante, parfois abusivement présenté comme la pièce la plus ancienne du répertoire « traditionnel », est tiré du Barzaz Breiz, dont la première édition date de 1839. La Villemarqué, son auteur, était un hobereau bas-breton qui s’était mis en tête de s’entretenir dans leur langue avec ses paysans, mû en cela par une intuition étrange mais tout-à-fait dans l’air du temps: ce peuple, dont le caractère « celtique » semblait si bien préservé, devait avoir conservé dans ses traditions le répertoire des anciens bardes.

La démarche, qui semble aujourd’hui plutôt farfelue, n’était pas nouvelle: l’écossais James Macpherson avait édité dans les années 1760 ce qu’il avait présenté comme les poèmes d’Ossian, barde du IIIe siècle. Il s’agissait d’une création très libre à partir d’un vague matériau oral (une supercherie, autant dire), mais l’œuvre avait eu un retentissement tel dans toute l’Europe qu’on considère aujourd’hui qu’elle a insufflé l’essor du préromantisme et préparé « l’éveil des nationalités ». Goethe en avait inséré un extrait dans Les souffrances du jeune Werther (1774), faisant dire à son héros qu’ « Ossian a[vait] supplanté Homère dans [s]on coeur ». Diderot avait traduit ces poèmes en français, Schubert en avait tiré quelques lieder et Napoléon en avait fait son livre de chevet. Ce sont là quelques faits d’armes d’un texte à la carrière exceptionnelle et un peu oubliée…

INGRES, Le rêve d'Ossian, 1813

La Villemarqué vise sans doute un succès de ce type quand il fait paraître la première édition du Barzaz Breiz. Les temps ont bien sûr changé et l’effet de surprise est moindre, mais le Barzaz n’en reçoit pas moins un accueil enthousiaste et grandissant, tandis que les éditions successives sont sans cesse augmentées et traduites en allemand, anglais, suédois, polonais… George Sand, parlant comme Goethe, le qualifie de « diamant » dont le « génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf » serait même supérieur à celui de l’Illiade.
La Villemarqué en tire en tout cas une petite fortune et se voit intronisé, en 1851, membre correspondant de l’Académie royale de Berlin; en 1856 il est reçu à l’Académie (française) des Inscriptions et Belles-Lettres.

Un courant critique, dès la fin du XIXe, l’a suspecté d’une supercherie comparable à celle de Macpherson. La publication de ses carnets de collectage, en 1989, invalide en partie cette hypothèse: on évoque aujourd’hui la réécriture extrêmement libre -conformément aux usages de l’époque- d’un matériau réellement collecté. Dans une pièce, cependant, La Villemarqué semble s’être un peu « lâché »: il s’agit de celle qui nous intéresse ici, Ar Rannoù, qui apparaît dans l’édition de 1845 et qu’il présente comme un poème cosmologique bardique  (dont il offre la traduction reproduite plus bas).

La technique d’écriture, utilisant un décompte de 12 à 1 pour énoncer des aphorismes sibyllins, provient sans doute de chants à accumulation médiévaux qui présentaient des articles de foi de façon mnémotechnique (12 apôtres, 11 mille vierges, 10 commandements, …, 1 seul Dieu). Il en existe des pastiches profanes et populaires en breton, au service de la poésie et de la musicalité de la langue, sous la forme des Gousperoù ar raned (« Vêpres des grenouilles »). La Villemarqué travestit à son tour la pièce populaire pour en faire une œuvre pseudo-bardique, se révélant dans son forfait, comme disait l’autre, bien « trop poète pour être honni »; quant à Prigent, conscient de la puissance évocatrice du procédé, il le réinvestira -en tant qu’auteur, cette fois- dans le puissant Daouzek Hunvre, enregistré avec le concours de Bertrand Cantat sur son troisième album, Irvi (2000).


 
 

D’où il s’ensuit que le morceau qui fait l’objet de ce post, Ar Rannou, est issu, pour son texte, d’un courant littéraire européen (le romantisme); pour sa musique, de la rencontre d’un style musical contemporain né en Angleterre (la drum and bass) avec un art du chant ayant cours aujourd’hui en Bretagne. Que les plumitifs professionnels et autres tâcherons de la gribouille nous épargnent donc le coup de « la modernité et de la tradition » en ressortant la charrue et les sabots chaque fois qu’ils entendent trois mots de breton: parce qu’ici, pour la tradition, tu repasseras. On s’en fout, de la tradition. Aux chiottes, la tradition.


Gustave Moreau, Orphée, 1865

Ar Rannoù – Les séries: traduction en français (non versifiée) (traduttore, traditore)

« -Tout beau, bel enfant du druide; réponds-moi; tout beau, que veux-tu que je chante?
-Chante-moi la série du nombre un, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui. »

S’ensuivent, par incrémentations successives, les différentes séries:

  • « Pas de série pour le nombre un; la Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur; rien avant, rien de plus.
  • Deux boeufs attelés à une coque; ils tirent, ils vont expirer; voyez la merveille !
  • Il y a trois parties dans le monde; trois commencements et trois fins, pour l’homme comme pour le chêne. Trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d’or, de fleurs brillantes, de petits enfants qui rient.
  • Quatre pierres à aiguiser, pierres à aiguiser de Merlin, qui aiguisent les épées des braves.
  • Cinq zones terrestres; cinq âges dans la durée du temps; cinq rochers sur notre soeur.
  • Six petits enfants de cire, vivifiés par l’énergie de la lune; si tu l’ignores, je le sais. Six plantes médicinales dans le petit chaudron; le petit nain mêle le breuvage, son petit doigt dans la bouche.
  • Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule. Sept éléments avec la farine de l’air.
  • Huit vents qui soufflent; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre. Huit génisses blanches comme l’écume, qui paissent l’herbe de l’île profonde; les huit génisses blanches de la Dame.
  • Neuf petites mains blanches sur la table de l’aire, près de la tour de Lezarmeur, et neuf mères qui gémissent beaucoup. Neuf korrigans qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche, autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune. La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant, fouissant et grognant; Petit ! Petit ! Petit ! Accourez au pommier ! Le vieux sanglier va vous faire la leçon.
  • Dix vaisseaux ennemis qu’on a vus venant de Nantes: malheur à vous ! Malheur à vous ! Hommes de Vannes !
  • Onze prêtres armés, venant de Vannes, avec leurs épées brisées; Et leurs robes ensanglantées; et des béquilles de coudrier; de trois cent, plus qu’eux onze.
  • Douze mois et douze signes; l’avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d’un dard. Les douze signes sont en guerre. La belle Vache, la Vache Noire qui porte une étoile blanche au front, sort de la Forêt des Dépouilles;Dans sa poitrine est le dard de la flèche; son sang coule à flots; elle beugle, tête levée;La trompe sonne; feu et tonnerre; pluie et vent; tonnerre et feu; rien; plus rien; ni aucune série ! »

 

4 Commentaires sur “Denez Prigent – Ar Rannoù”

  • Annick FLEURY

    bravo pour l’article…. moi qui suis d’origine bretonne, je ne supporte plus cet intégrisme de la part de gens qui ont oublié leur histoire et vivent dans des fantasmes. Denez lui fait la différence entre intégrité et intégrisme… et puis c’est un esthète… merci !!!! Annick

  • Drowning by numbers

    En fait, les gens qui ont du talent pour l’écriture, peuvent s’emparer d’à peu près n’importe quel sujet et le rendre passionnant. T’as du talent, Gaël T.

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