Bertrand Cantat: nec Mergitur

Le 11 décembre 2011 par Gaël T

INGRES, Oedipe et le Sphinx, 1827

Bertrand Cantat est de retour;  mais la bonne nouvelle n’est pas là.

Ce pourrait en effet être un retour à contretemps, raté, gênant, à l’image des 2 titres poussivement produits par Noir Désir avant l’effondrement final (Le temps des cerises / Gagnants Perdants). On s’y serait attendu, un peu. On aurait pardonné, bien sûr: on pardonne tout à un grand frère, même quand le temps lui donne l’allure d’un vieil oncle indigne et diminué.

Or pour le coup, on n’aura pas besoin d’être indulgent: c’est un retour flamboyant, épique, rauque et lourd, sauvage et primitif. Un retour qu’on n’a pas encore eu le temps de bien digérer, mais qu’on ne peut s’empêcher d’annoncer tout de suite en faisant des petits sauts de joie, des dodelinements de tête et des moulinets avec les mains.

 

Les rockers ont du chœur

À l’origine de cette nouvelle production, l’intégration par Wadji Mouawad de Bertrand Cantat à la mise en scène d’une trilogie de Sophocle (avril 2011). Il s’agissait, avec trois autres musiciens, d’assurer le chœur de ces tragédies monumentales: Les Trachiniennes, Antigone et Electre. Trois autres musiciens donc, et non des moindres:

Deux québécois d’abord, Alexander MacSween et Bernard Falaise. Le premier est un batteur et artiste sonore familier des projets chorégraphiques et théâtraux. L’autre est un multi-instrumentiste, également chevronné dans la production de bandes sonores pour le théâtre, et par ailleurs compositeur du très réjouissant Clic (2007), sorte de free-jazz fantasque, onirique et protéiforme.

Quand au troisième compère, c’est tout simplement le rocker français dont le parcours est, de loin, le plus prestigieux: Pascal Humbert fut, à partir de 1985, le bassiste de Passion Fodder, groupe mené par Théo Hakola et qui surplombait la scène française de cette époque. Ce fut eux qui adoubèrent les tout jeunes Noir Désir, dont Hakola produit le premier disque. Humbert devint ensuite bassiste des mythiques 16 Horsepower, après d’ailleurs que ceux-ci assurèrent la première partie de Noir Désir lors de la tournée 666 667 Club (1996); Cantat, fan de la première heure, ne manquait jamais de les introduire lui-même sur scène.
En 2000, Humbert se lance également dans un très beau projet parallèle, Lilium (3 albums à ce jour), avant de retrouver D.E. Edwards (chanteur de 16 Horsepower) au sein des indépassables Wovenhand. Et voilà qu’en 2011, le vieux rocker se fait choreute. C’est quoi, choreute?

 

Oreste, Électre et Hermès devant la tombe d'Agamemnon. IVe siècle av.

Choreutes et choryphée

Le chœur d’une tragédie, au Ve siècle av. J.C., était composé de 15 choreutes costumés et masqués évoluant au centre d’un orchestre circulaire, autour de l’autel de Dyonisos et devant la scène où se tenaient les 3 acteurs. Mené par le coryphée, il incarnait un personnage collectif: dans Les Trachiniennes il s’agit des femmes de la cité de Trachis, dans Antigone ce sont des vieillards thébains et dans Electre, les jeunes femmes de Mycènes. Le chœur communique par le chant, dans une langue bien plus complexe et plus poétique que celle des acteurs; il exprime une vérité moyenne, celle de la cité, face au héros atteint de démesure. Les interventions du chœur sont un moment fort, une acmé émotionnelle; cette mise en musique initiée par Wadji Mouawad est donc une démarche de fidélité à l’esprit de la tragédie plutôt qu’un pompeux coup d’éclat théâtral.

Cantat, quant à lui, donnait toutes les garanties pour faire le coryphée. Ce passionné de littérature avait déjà prouvé quelle force il savait donner à un texte à deux reprises au moins:
D’abord en 1997, lors d’une collaboration avec Denez Prigent dont on reparlera très bientôt sur DLF.
Surtout, en juillet 2002, lors d’un concert unique donné à Montpellier, au couvent des Ursulines: dans long morceau de 55 minutes, le groupe Noir Désir y jouait un long poème de Cantat, qui commençait ainsi:

Nous n’avons fait que fuir
Nous cogner dans les angles
Nous n’avons fait que fuir
Et sur la longue route
Des chiens resplendissants
Deviennent nos alliés

Noir Désir ouvrait là des perspectives terriblement excitantes auxquelles le drame de l’été 2003 donna un coup d’arrêt. Avec ce nouveau disque, Cantat reprendrait-il un peu le fil de l’histoire? On espère au moins que cela lui passera l’envie des collaborations pourries, puisqu’après Shakaponk, on attend pour 2012 un album d’Amadou et Mariam où le chanteur interviendra sur 6 morceaux.

D’ici là, l’album Choeurs est écoutable ICI; avec, entre deux morceaux de bravoure sophocliens, des pubs Maaf, Nissan ou Volkswagen…

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