Chroniques rennaises (1): Le gamin de St-Hélier

Le 2 décembre 2011 par Gaël T

J’ai découvert son petit manège il y a longtemps, une fin d’après-midi où je regardais par la fenêtre, en méditant sur l’absurdité de la condition humaine et la tripotée de culs baisables dans l’immeuble d’en face.

 

 

Ce jour là le gamin du cinquième est passé devant moi, insouciant et trottinant; il glissait avec avidité ses mains dans les récepteurs à monnaie des parcmètres de la rue Saint-Hélier, pour les dépouiller des pièces qu’on y avait oubliées. J’ai fait le compte: il en trouvait dans une machine sur sept, environ, pour une valeur probable de 20 centimes en moyenne. Avec un peu de veine, il pouvait se faire un euro cinquante. Une fortune, quoi…
Et chaque jour, en sortant de l’école, j’ai vu qu’il recommençait. Et tous les soirs, à 17h10, j’étais là devant ma fenêtre, tout réjoui par ce gamin qui jouait infatigablement sa chance en sautillant de plaisir, pas même conscient du regard réprobateur des vieilles dames.

Et puis il a grandi. J’ai bien vu: il a compris que c’était plus ou moins mal, de dépouiller les parcmètres. En tout cas pas très élégant, et un peu ridicule à l’âge canonique de dix berges. Sous son cartable toujours plus gros, il ne sautillait plus mais marchait le dos courbé, les épaules vaincues et la tête basse; ne glissait plus dans les urnes qu’une main distraite et furtive, un peu honteuse. Il vérifiait que personne ne l’observait. Parfois même, quand il était bredouille sur les premières machines, il renonçait et rentrait directement chez lui d’un pas traînant, le cœur étouffant d’ennui et la tête résonnant sans doute encore des mornes litanies d’une règle d’orthographe.
Il se résignait lentement, ne croyait plus en son étoile, apprenait que le monde est dur et que tout s’y gagne par un douloureux labeur. Je me sentais presque aussi vieux que lui.

Alors j’ai décidé d’agir. Un soir à 17h05, je me suis posté à l’entrée de la rue, par où il allait déboucher 5 minutes plus tard. J’ai remonté le trottoir, en laissant 10 centimes dans le récepteur du premier parcmètre, ainsi que dans celui du deuxième. Dans le troisième parcmètre j’ai disposé une pièce de 20 centimes, comme dans les quatre suivants. Au dixième, j’ai sorti une jolie pièce bimétallique. Les grandes, celles de deux euros, ne sont arrivées qu’à partir du quinzième et dans le dix-huitième horodateur, le dernier, j’en ai mis trois. Puis je suis rentré chez moi et j’ai attendu fébrilement derrière la vitre.

Il arrivait déjà.

La journée avait été dure: les genoux de son pantalon étaient couverts de boue et sa veste déchirée au coude. Il trainait des pieds de plomb et balançait sa peine comme un chameau ivre. Pas un regard vers le premier parcmètre, duquel il approchait, et moi j’avais bien peur de m’être délesté d’une vingtaine d’euros pour des clous.

Seulement, tandis qu’il regardait ses pieds, sa main a tâtonné machinalement sur l’horodateur, remonté l’arrête de la machine et ses doigts se sont glissés dans la petite cavité: la pièce en est ressortie, qu’il a rangée dans sa poche après l’avoir examinée d’un air éteint. La scène s’est rejouée au deuxième parcmètre. Au troisième, j’avais bien l’impression qu’il se tenait déjà plus droit. Quand le premier euro est arrivé il s’est mis à marcher plus vite, mais quand la pièce de deux est sortie, il s’est arrêté net. S’est retourné, a regardé autour d’un air ébahi: personne ne faisait attention à lui. C’est en trottant qu’il s’est avancé vers la borne suivante, et bientôt il courait si vite que son petit cœur devait danser une jigue forcenée: en sueur, les joues rouges, les yeux écarquillés et brillants, il a sorti les trois pièces du dernier horodateur. Je jubilais… Lui n’en revenait pas, plongeait sans cesse la main dans sa poche pleine de pièces et, les yeux dans le vague et le sourire au lèvres, songeait aux merveilles qu’il pourrait faire de cette fortune tombée du ciel.

Au bout de la rue, il y a un bar-tabac-PMU qui vend aussi des bonbons. Il a traversé la route à toute allure en manquant de se faire écraser, puis il est entré. J’ai attendu. Je pariais sur des nounours en guimauve, mais je craignais ces nouveaux bonbecs, tu sais, acides à te faire des ulcères; j’espérais que ma petite blague ne lui exploserait pas le duodénum.
Ne le voyant pas revenir et m’inquiétant un peu, je suis allé voir ça de plus près:

Je l’ai croisé comme il sortait. Le con.
Il pleurait à chaudes larmes, tenant dans sa main gauche une dernière pièce de 50 centimes et dans sa main droite, une énorme poignée de « bancos » perdants.

Les frères McGee

Don’t let your deal go down par les McGee Brothers, 1968.
Traditionnel bluegrass enregistré pour la première fois en 1925, et dans des centaines de versions différentes depuis. Le refrain (Don’t let your deal go down / ‘Cause my last gold dollar is gone) fait référence à un ancien jeu de cartes et d’argent, le Skin Game.

5 Commentaires sur “Chroniques rennaises (1): Le gamin de St-Hélier”

  • ju

    tu aurais fait ça un dimanche, il aurait ptêt acheté une galette-saucisse devant le tabac…

    • Gaël T

      Héhé, je vois que tu connais le quartier. Tu sais donc que dépouiller les parcmètres le dimanche, c’est moyennement rentable… :-)

  • Stéphane

    Pendant un instant, j’ai cru qu’il allait tout claquer en bibine. Mais je crois qu’en banco c’est encore plus triste…
    Super écriture en tout cas !

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