Rennes, ici Rennes

Le 28 novembre 2011 par Piedo

À Rennes (Mypouss/Flickr/cc)

Le cadre : milieu des 90’s, dans une petite ville à une trentaine de kilomètres de Rennes. Je viens tout juste de découvrir la musique, la bonne, celle que tu n’entends pas, ou peu, sur les radios nationales. Je passe donc mon temps à bouffer la discothèque parentale (enfin, surtout celle des parents de mes deux potes de l’époque, parce que j’ai encore du mal avec Bach et Beethoven, deux des grandes passions paternelles). A l’époque, je suis au collège, l’offre musicale est extrêmement réduite. Chaque voyage à Rennes (à partir du moment où tu prends le car pour te déplacer, j’estime qu’on peut parler de voyage), chaque anniversaire et chaque noël sont autant d’occasion de gonfler un peu une discothèque qui crie famine, alors même que mon appétit pour la musique est chaque jour plus fort. Le seul expédient pour trouver des disques, c’est soit le club Dial et son offre ultime « 12 CD pour le prix d’un pour chaque abonnement », soit la razzia dans les vinyles d’occasion des disquaires rennais. Ce qui suppose quand même un grande patience, parce qu’on ne va pas à Rennes toutes les semaines vu que « t’auras bien le temps d’y aller quand tu seras au lycée » (merci maman). Très clairement, Rennes, ses disquaires à gogo et ses concerts chaque soir (c’est ce que je me figure à l’époque) devient un genre de Mecque. Et chaque trajet là-bas, un pèlerinage, une Hajj très personnelle.

Par l’entremise du grand-frère et l’intervention salvatrice de certaines cousines, je me vautre totalement dans Nirvana ou Noir Désir, en n’oubliant pas les grands classiques du rock, Led Zeppelin et The Who en tête. Bon, je me frotte aussi au rock progressif (ça va, j’étais jeune, pas la peine de persifler) et autres biniouseries plus ou moins heureuses. Ça part dans tous les sens, ça tombe bien, les bacs des disquaires d’occasion ne font pas dans le tri sélectif.

On avance : 1996, la rentrée au lycée. Les Inrocks ont le bon goût de sortir Un automne 96, compilation incroyable qui jettera beaucoup des bases de la musique que j’écoute aujourd’hui. Surtout, le lycée étant à Rennes (dans le cul de Rennes, plus précisément, on y va progressivement), je me rapproche un peu plus des disquaires et des marchands d’instruments. Bon, malgré tout, le lycée n’est rien d’autre qu’un long tunnel d’ennui et de contraintes. Trois années qui suffiront à épuiser mon livret A et à étoffer une discothèque qui gagne en volume (pas toujours en qualité). Au moins, petite et grande communions auront servi à quelque chose. Pas certain cependant que les généreux donateurs familiaux se figuraient que la grande partie de cet argent serait transformé en une basse, largement surpayée chez ces en***** de California Music. Les vendeurs ont du me voir entrer avec un immense panneau « pigeon » au dessus de la tête, quand je me suis mis en tête d’acheter cette Vantage en carton, superbe avec ses reflets bleus. Un instrument d’une telle qualité qu’il finira en deux morceaux, le manche pété, chez un marchand d’instruments d’occasion un poil brutal.

1999 / 2000 : enfin libéré du lycée, je quitte le domicile familial et débarque vraiment à Rennes, en colocation évidemment. Très vite je réalise que mon emploi du temps d’étudiant en Lettres modernes n’est pas des plus chargés. Je me débrouille pour trouver un travail d’étudiant, ce sera barman au Sympatic Bar, sans doute le plus vieux bar de la rue Saint-Michel. La clientèle est diamétralement opposée à mes petits camarades de l’université. Je n’y apprends pas vraiment les bonnes manières ni l’hygiène. Par contre, je retravaille en profondeur mes classiques du rock’n’roll. AC/DC à blinde, les hauts-parleurs qui talonnent tout ce qu’il peuvent, la clientèle qui braille de plus en plus fort pour couvrir le boucan (et pour éviter de penser à cette vague odeur de pisse qui flotte en permanence). Pas franchement un endroit mal fréquenté, pas non plus un relais pour philosophes et poètes. Mais un des rares endroits où j’ai vu un principal de collège en cravate taper la discussion avec un punk à crête, tatoué et piercé de tous les côtés. Le seul endroit également où, pendant les concerts à l’étage, si on décidait de rester en bas, le risque était grand de retrouver, flottants dans la bière, des petits morceaux de plâtre échappés du plafond…

Trois années à bosser dans ce bar, à me taper les punks à chien défoncés, à bosser les dimanches, à gagner un salaire que je dépense aussi sec en disques, en concerts et en bières. À défaut de glamour ou de pédagogiquement pertinent, j’ai eu droit au défilé de certaines des meilleures personnes que j’ai rencontrées comme à celui des pires boulets (du gentil débile au plus profond connard) que cette planète ait portés. Certes, je ne suis pas allé souvent au TNB. Certes aussi, je n’ai connu des Trans que la queue dans le froid, pour tenter d’entrée au Liberté (sans succès). N’empêche que j’ai eu vraiment l’impression de toucher du doigt et de vivre un pan de cette ville et de sa vie nocturne. L’impression d’y avoir fait mon trou, d’en faire partie, sans rien devoir à personne.

Et puis, bon, après trois années à servir des bières et à faire l’étudiant en Lettres, il était plus que temps de se barrer, avec en bouche l’impression d’avoir fait le tour de la question.

2006 : après trois années passées loin de mes bases rennaises, je reprends le Paris-Rennes, avec cette fois un aller simple en poche. Pourtant, pour plein de raisons, bonnes ou mauvaises, je m’étais juré de ne jamais revenir autrement qu’en week-end. Mais tout change. Le Sympatic Bar est maintenant fermé. Je vieillis et ma ville aussi. J’entretiens avec elle une relation complexe, entre amour (parfois) et agacement (souvent). Je râle parce que je me reconnais de moins en moins dans la programmation de concerts, je râle après un public trop gâté, je râle après moi-même, préférant parfois rester à la maison ou au bistrot plutôt que d’aller voir un concert. J’attaque chaque année en trouvant la programmation de rentrée décevante, moins bien que les années passées en tout cas. Je m’agace de n’entendre parler de ma ville qu’une fois par an, pendant les Trans, pour y lire chaque année le même report de concert, avec les mêmes références à la bière, à la galette saucisse et au marché du samedi, dans une tentative gonzo foireuse de résumer la folie qui secoue la ville pendant cette semaine là. Je m’agace de voir qu’en 2011, on fait encore référence à Marquis de Sade ou aux Nus voire même à Niagara. Comme s’il ne s’était rien passé depuis, ou si peu. Comme s’il fallait encore en appeler aux anciens pour justifier un statut de ville rock qu’elle n’a jamais véritablement mérité. Je soupire en jetant un oeil à la programmation nantaise ou lilloise. Rennes ville rock, c’est un arbre qui cache la forêt, c’est la réputation sur laquelle on s’appuie pour éviter de se remettre en question, c’est le glorieux passé qui empêche de se poser les bonnes questions. On a beau avoir le plus grand et plus vieux festival de découvertes en musiques actuelles de l’univers, c’est la croix et la bannière pour répéter dans de bonnes conditions. En même temps, c’est cohérent : c’est également un parcours d’emmerdes pour jouer dans les bars (quand bien même tu fournis la sono, tu ne réclames pas de cachet, à peine à manger et un peu à boire).

Pourtant, malgré tous ces petits agacements et ces grandes frustrations, je ne me vois pas quitter cette bonne vieille ville. Depuis le temps qu’on se pratique, elle et moi, on a nos habitudes. L’herbe est peut-être plus verte ailleurs, mais je me plais bien dans ces pâturages, même si je les trouve parfois un peu étroits. Et à quoi bon partir ailleurs, dans une ville où chaque concert vaudrait le déplacement si c’est pour ne plus y connaître personne, si c’est pour ne pas pouvoir appeler le patron du bar par son prénom, si c’est pour ne retrouver aucun visage connu ? Et puis, bon, même si c’est franchement la tannée pour répéter, c’est toujours mieux que de n’avoir plus de groupe du tout. J’aurai pas l’air d’un con, avec ma belle basse verte et personne pour jouer avec moi… Rennes, c’est un peu comme les Trans. La programmation ne me plaît pas plus que ça mais je prends quand même mon pass trois jours, parce qu’il n’est pas question de ne pas faire partie de toute cette effervescence un peu dingue qui gagne la ville. Parce que, malgré tout, le week-end sera bon. Qu’il sera très tôt dimanche matin, quand on rentrera, en miettes, mais heureux. Et que c’est bien là l’essentiel.

9 Commentaires sur “Rennes, ici Rennes”

  • Excellent choix de photo pour illustrer cet article. Un petit lien vers l’original (http://www.flickr.com/photos/mypouss/4443661325) serait bienvenu pour inviter les visiteurs de ce site à venir y découvrir l’original et, pourquoi pas, réutiliser mes images placées sous licence libre.
    Bien cordialement.

    • Piedo

      Bonjour Mypouss.

      Tu es créditée sur la photo (alt text quand tu passes la souris). Effectivement, j’aurais du ajouter la mention et un lien vers ton flickR en bas de l’article. Je répare cette erreur de ce pas.

      Désolé, et merci pour la photo.

  • Reg

    Joli papier !
    Si j’ai bien compris, ce n’est plus ce que c’était, si jamais ça l’a été un jour, mais on y est bien comme dans une vieille paire de baskets.

    • Piedo

      T’as tout bien compris. Et je suis à peu près sur que le côté vieille basket te parle assez bien !

      • Reg

        J’ai arrêté les baskets en 1999, le videur du Pym’s m’avait interdit de rentrer alors que j’étais sur un plan pour pécho une cougar (on ne disait pas ça à l’époque, mais elle était vieille et pas très belle donc ça marche). Elle a pu rentrer, j’ai du rentrer…
        C’était un vendredi, le samedi je m’achetais ma première paire de mocassins à glands chez Bessec dans la rue de l’Horloge.
        Mes glands m’ont remercié depuis.

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