Les salutaires bécassinades d’Alan Stivell Cocheveloù

Le 28 novembre 2011 par Gaël T

Un de mes amis, plus versé dans l’homicide que dans le kost ar c’hoat, me disait l’autre jour ses doutes quant au sort que tout mélomane honnête se devait de réserver au dénommé Alan Stivell, harpiste celtique de son état. Il hésitait notamment entre un assassinat magnanime -rapide et indolore- et la fabrication, à titre punitif, d’un biniou de poche dans le scrotum de l’intéressé.

Bien qu’assez séduit par les défis techniques qu’impliquait la seconde proposition, j’ai cru bon de tempérer ses ardeurs:

Certes, cela fait maintenant trois décennies que cet Assurancetourix new-age nous incommode avec sa world-musique celto-montparnassienne capable de foutre les nerfs à un menhir. MAIS on aurait tort de jeter au pilori sa production des années 70, dont on imagine mal aujourd’hui qu’elle eut une résonance mondiale et, en Bretagne, des des conséquences irrémédiables. Pensez donc: d’une musique dite « traditionnelle », estampillée « 100% pur plouc » et se mourant à petit feu, Stivell tira en quelques années de quoi vendre des millions de disques, remplir des stades à Paris, Sydney ou Dublin; il décrocha même une nomination aux Grammy Awards pour un album sorti en 1972, Renaissance de la Harpe celtique, et le feu Melody Maker lui décerna en 1973 le titre d’ « album de l’année » pour Chemins de terre. Par quel prodige? DLF t’explique.

Stivell, c’est d’abord une histoire de timing. Il n’a certes pas inventé la musique bretonne: elle est bien vivante à la fin des années 1960, avec ses sonneurs (un peu) cultes, ses chanteurs (légèrement) célèbres. Mais elle est enclavée et globalement déclinante face à une industrie du disque française et anglo-saxonne qui semble fournir la bande-son du mythe de la modernité: celui de la communion mondiale dans la grand-messe fraternelle du progrès matériel et de la consommation.

Stivell arrive au moment où les doutes surgissent et où le mythe se fissure. Sa carrière commence tôt: à 9 ans, en 1953, il joue en première partie de Line Renaud à l’Olympia, sur une harpe réputée « celtique » (en fait sortie de l’atelier et des fantasmes celtomanes de son père). Mais c’est en 1968 que tout démarre vraiment, avec notamment un concert donné dans la Sorbonne occupée. Quand les lendemains à court d’idées n’ont plus rien à vendre que des parkings, des zones commerciales et des bureaux climatisés, on cherche un peu d’air et d’évasion: c’est ce que Stivell semble alors pouvoir apporter. Ronan Gorgiard, journaliste et auteur d’un bouquin intitulé L’étonnante scène musicale bretonne (2008), raconte très bien la révélation inouïe qu’a été pour bien des étudiants de Rennes 2 l’arrivée, en 1969, du 45 tour Son ar Chistr dans le jukebox d’un café situé près de la fac.

À l’instar de sa harpe, la musique de Stivell est donc « celtique », voire « panceltique », et non bêtement bretonne comme celle du premier biberonneur de lambig venu. La différence vient de ce qu’au lieu d’être jouée gratis dans une quelconque cour de ferme à Rostrenen ou Klegerec, on vient l’écouter pour très cher à l’Olympia ou à Bobino; et surtout, de ce qu’elle alterne -avec assez de bonheur- marches écossaises, gwerzioù bretonnes, reels irlandais et chansons galloises. Tout ça c’est du pareil au même, nous dit-on: c’est celte.

Les celtomanes de tous ordres approuvent chaleureusement, tandis que les musicologues se taisent et, pour tout dire, s’en foutent. Il aurait pourtant pu y en avoir pour objecter que les différences entre un slide du Kerry et une dañs fisel l’emportent facilement sur les similitudes; que si l’on cherche avec un peu de sérieux des musiques présentant des ressemblances formelles avec celle de Bretagne, on aurait avantage à tourner ses esgourdes vers l’orient lointain plutôt que vers l’occident proche. Des historiens eux-mêmes, devant ces naïfs enthousiasmes interceltiques (la création du Festival de Lorient s’inscrit dans ce mouvement), auraient eu beau jeu de souligner à quel point l’idée d’une fraternité celtique traversant l’histoire était une plaisante fumisterie…

Mais qu’importe: le concept panceltique, s’il n’était pas vrai, était bien trouvé. Cette musique issue d’un « fond des âges » en carton-pâte s’avère fort réussie, et reçoit un accueil quasi-démesuré. Australie, Italie, Allemagne, Irlande, Etats-Unis: on écoute partout Alan Stivell et l’enregistrement de son concert à l’Olympia, en 1972, se vend à plus d’1,5 millions d’exemplaires. La recette: faire mijoter quelques airs bretons, gallois ou irlandais dans un court-bouillon de folk anglo-saxon (façon protest song), en leur donnant ainsi une unité factice et un air « moderne ». C’est objectivement très joli, dépaysant mais pas trop, bien plus facile d’accès que les biniouseries habituelles; cela permet à n’importe quel jeune bourgeois de gauche parisien de s’évader à peu de frais dans les brumes mystérieuses de l’éternelle Celtie, sans même changer de pompes ni serrer la main d’un pécore. La musique « bretonne » devient ainsi, au début des années 70, le truc ultimement hype.

Cela aurait pu n’être qu’un cocasse effet de mode comme on en vit tant d’autres depuis: pourtant, la scène bretonne actuelle en est encore l’héritière. Le pseudo-panceltisme stivellien a en effet fonctionné comme un contre-mythe protecteur face à celui d’une modernité froide, acculant la culture bretonne à la folklorisation et donc à la mort, au titre de vestige d’un monde en voie d’obsolescence. En inscrivant, de manière un peu artificielle, une musique marginale dans le sillage de la contemporanéité anglo-saxonne, Stivell a permis de penser un futur musical (et politique) réapproprié, osant jouer sa différence. En créant une musique quelque peu « yahourtisée », exportable -pas mauvaise pour autant !-, et en gagnant ainsi une estime internationale, il a incité toute une frange de la jeunesse bretonne à se saisir d’un matériau musical dont elle se détournait lentement. Ce qu’elle a fait, sans doute, d’une façon bien plus authentique et moins fantasmée que Stivell lui-même; avec un niveau technique incomparablement supérieur, une diversité de styles foisonnante, une qualité inédite. Si bien qu’aujourd’hui, certaines bécassinades stivelliennes paraissent datées, bidon, bonnes pour les touristes; on aurait tort d’oublier que c’est à Stivell lui-même qu’on doit, en grande partie, les conditions de sa ringardisation.

Quant au mythe d’une « musique celtique », le succès qu’il a rencontré en Galles, en Bretagne, en Irlande et ailleurs en a fait une réalité: des instruments irlandais ont ainsi fait une entrée massive dans la musique bretonne, de même que des airs bretons ont pénétré le répertoire de bien des groupes d’outre-océan, dont les plus fameux ne manquent jamais d’en inscrire quelques uns à leur répertoire:

ASALUN1 by Juthael

D’où il s’ensuit que les mythes, pour peu qu’ils soient beaux, finissent toujours par avoir raison.

14 Commentaires sur “Les salutaires bécassinades d’Alan Stivell Cocheveloù”

  • KMS

    Ah tiens je l’ai le live à l’Olympia de chez Fontana. Très bien d’ailleurs.

    • Gaël T

      Et tu l’as le live à Dublin? Avec le morceau/discours/manifeste « Délivrance » ? Ou le nom des Bretons est connu des goélands et des cormorans et où ils garderont leur amitié avec le peuple de France? Parce que je voudrais pas balancer, mais Piedo et pas mal d’autres gens que je connais l’avaient recopié sur la couverture de leur agenda…

  • Piedo

    Le live à l’Olympia et les soli de Dan Ar Braz…

    • Gaël T

      Le Dan Ar Braz d’avant l' »Héritage des Celtes » et autres guimauveries de ce genre: j’aime bien son jeu, moi.

  • Super ! Bien vu, le coup de la boucle stivellienne, je ne l’avais pas identifié de manière aussi précise, ce truc d’être soi-même celui qui crée les conditions de sa propre ringardisation… En fait, c’est la classe ! C’est bien différent de la ringardisation de ceux qui sont montés dans un train déjà en marche, puis en sont descendus pour laisser la place aux suivants.

    Un rappel bienvenu pour les newbies qui seraient tentés de faire les fiers avec leur bombarde à clé et leurs cordes vocales sur-coachées et de jeter un peu vite Stivell avec l’eau du flower power…
    … mais aussi une lecture qui serait salutaire aux big-boss du micro-showbiz breizhou, qui courent encore derrière « la locomotive qu’il faut qu’on ait parce que c’est ça qui entraine tout le monde » en invoquant l’exemple Stivellien… et en oubliant tout ce qui faisait la richesse de sa démarche à l’époque, qui a fait qu’elle a porté quelque chose d’universel et de particulier à la fois (quelque chose de singulier, quoi…) : un vrai intérêt pour les cultures locales, pour les musiques et les danses spécifiques. Ce n’est pas avec de la variété internationale, même produite en Bretagne, même en langue bretonne, qu’on aura la moindre chance de sortir une locomotive… Quels sons la Bretagne a-t-elle à offrir au monde ? (« – oui mais moi, ce que j’aime faire, c’est du pop-rock comme on en fait partout ailleurs dans le monde, c’est pas bien ? – Ben si, c’est bien pour toi, mais pour que ça apporte quelque chose au reste du monde, va falloir t’accrocher… »)
    … Local est international !

    • Gaël T

      C’est vrai mais je n’ai pas vraiment l’impression que la « variétisation » guette la musique d’ici. Plusieurs gardes-fou:
      -Des sonorités inconfortables pour une musique qui ne peut être à consommer comme on en consomme tant d’autres, ne serait-ce qu’en faisant ses courses au supermarché. Le biniou kozh, par exemple, vient taper directement au fond du crâne: c’est un instrument de transe, insupportable si on le relègue au simple rôle de décor sonore ou de musique de fond. C’est pour ça que beaucoup de gens s’imaginent ne pas le supporter: c’est un quiproquo, ils n’en comprennent pas l’usage. Dire que le biniou kozh a une sonorité désagréable revient à dire d’une poêle à frire qu’elle fait une très mauvaise passoire. Le biniou apporte la transe; si on veut du joli, qu’on écoute du violoncelle.
      -Un « marché » du disque essentiellement breton, trop restreint pour que les gros épiciers y balancent des capitaux, des produits, des campagnes de pub, etc.
      -Par dessus-tout, la musique bretonne est une musique difficile à contenir dans un objet-disque, car le processus de cléricalisation des artistes n’a pas été mené à son terme. Ici, pas de culte de la personnalité, pas de salles obscures où chacun se replie dans son quant-à-soi face à l’Artiste centrant sur lui une puissance lumineuse fantastique et orchestrée, symbolisant son pouvoir de délivrer à l’auditoire sa ration d’Infini. Pas de consommation passive et soumise de la musique. Un fest-noz est une collaboration entre les musiciens et les danseurs. Les groupes qui tentent de s’affranchir de cette spécificité en lorgnant avec envie sur le statut de leurs collègues rockers, par exemple, se heurtent vite à la réticence d’une grande partie du public (cf., dans le passé, Gwenfol en formation orchestra, très bien mais difficile à faire tourner; ou lors du dernier Yaouank, le collectif Elektridal, que j’ai trouvé fantastique mais qui a un peu agacé une large partie des danseurs, étant souvent indansable. Agacement compréhensible…).

      Je suis très optimiste, donc. Et très heureux aussi que le niveau ait grimpé à ce point. Beaucoup de choses sont tentées en ce moment, plus ou moins heureuses, plus ou moins réussies, mais c’est pas grave: il faut tenter. Il me semble que ce sont des démarches sincères en grande majorité, et elles aboutissent à une diversité de styles qui révèle en creux la vraie richesse de cette musique: avant d’être un genre musical, et peut-être au lieu d’être un genre musical, c’est une pratique sociale.

      Merci pour ton com’ ! On reparlera de tout ça ici…

      • Gaël T

        Oh oh, ton nom me disait quelque chose… Tu es le trompettiste de Krenijenn ! J’écoute ce disque 5 ou 6 fois par semaine, c’est un de ceux qui me rendent optimiste ! On parlera sûrement de Krenijenn ici un de ces jours, et de Krismenn et de beaucoup d’autres.

  • Anonyme aussi grande que toi

    Hey dis donc Tcensuré, NDLR, il est bien ton post. J’apprends des trucs, c’est joliment chantourné et j’ai (presque) pas envie de te faire manger le Gwenn ha schmul à la fin (bisous). T’as écouté Erwan Keravec et les Niou Bardophones au fait ?

    • Gaël T

      Ah bravo, très classe: se réserver le privilège de l’anonymat et le refuser aux autres… :-)
      Merci pour le compliment qui fait bien plaisir. Mais n’hésite jamais à me faire manger le Gwen ha schmul: avec du lait ribot, ça passe tout seul.
      Erwan Keravec: je suis en train là, je connaissais pas du tout. J’aime bien, même si ça semble un peu de la musique traditionnelle pour abonnés du TNB… J’ai vu un groupe un peu intello comme ça, Bayati, au TNB justement (issu de Izhpenn12, le collectif de la 2e Kreiz Breiz Akademi). C’était brillant, virtuose et chiant. Là j’aime beaucoup, beaucoup plus, ça grince comme il faut. La vache, je découvre comme j’écris: ça envoie un peu, hein ! Même si, comme j’ai entendu dire à côté de moi à Yaouank, pendant qu’un mec n’en finissait pas de ne plus finir son chorus de sax: « Eh, les gars: ça vous arracherait la gueule de faire danser l’ouvrier?! ». J’ai adoré cette phrase, vraiment.

      • Piedo

        Ah ah ah ! Erwan Keravec sonnant tellement cliché, je pensais vraiment que c’était une vilaine vanne d’ABT !

        Ceci étant, retour en force du cultureux, on est bon, les amis, on est bon !

  • Anonyme aussi grande que toi

    Ben oui forcément quand le titre de ta vie pourrait être « j’aurais voulu être prolétaire » (bisou), ton
    empathie te pousse à aller les observer en milieu naturel (bisou) mais de là à choisir d’en
    fabriquer comme métier – pour préserver cette espèce saine, rustique et vigoureuse ? – c’est un peu excessif, non ? (bisou bisou).

  • Anonyme aussi grande que toi

    Und so weiter…

  • Bourdelas

    des choses vraies, justes, et d’autres moins, ici, à propos de Stivell…
    A suivre au printemps dans la biographie que jui consacre au printemps 2012…
    En attendant, je luis fais suivre ces commentaires auxquels il réagira peut-être?
    kenavo.

Trackbacks & Pings

  • D L F » Abécédaire en Trans says:

    […] Trans qui ont eu le culot de programmer cette musique pas comme les autres au parc expo et  saluer Alan Stivell présent dans le public. Après, moi je dois avouer que même si j’étais bouche bée […]

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