ST Holdings, Let’s keep the music physical.

Le 17 novembre 2011 par Disso

Allégorie de l'orange pressée façon vinyle.

En fin d’après-midi, le tout twitter blogosphérique et musical bruissait de cette info, le distributeur ST Holdings retirait quelques 200 labels de la diffusion chez Spotify. Dans un premier temps, j’ai pensé réagir ici et puis je me suis dit que somme toute, le mieux pour parler de la rémunération de la musique, c’était bien de laisser parler l’artiste lui-même. Surtout quand cet artiste en a dans la cervelle, qu’il cogite et écrit bien, c’est pour cela que l’invité de DLF aujourd’hui, c’est Simon (et Simon ne veut pas que je mette de lien vers son site, son myspace ou que sais-je encore, donc, c’est Simon).

Disso

En un communiqué lapidaire, ST Holdings et les quelques 200 labels musicaux qu’ils distribuent annoncent qu’ils se retirent de Spotify, Simfy, Rdio et Napster. A mi-chemin entre bonnes questions et mauvaises réponses, l’annonce perpétue le débat sur les nouveaux supports de diffusion musicale, leurs bénéfices, leurs failles et la marche inévitable vers la dématérialisation.

L’acte est avant tout tristement logique et pécuniaire, après avoir tenté l’aventure Spotify, le constat semble pour beaucoup sans appel : les revenus pour les labels sont minces pour ne pas dire quasi inexistants, les artistes noyés dans une masse de laquelle il est dur de sortir son épingle du jeu, et comble du sort, de sombres analyses induiraient que la consommation via Spotify siphonne les ventes de CD des labels qui y sont inscrits… bref, pas vraiment de quoi crier hourra pour les business modèles imposés par les plateformes de streaming. De guerre lasse, ce sont donc plusieurs centaines de labels qui disparaissent des players des abonnés (j’attends avec tristesse les trous dans mes playlists.). Un geste qui sonne un peu comme un dernier recours pour soulever la question de la survie d’une certaine industrie dans un contexte économique encore brumeux, et aussi, d’une certaine manière, comme un aveu de faiblesse face aux nouvelles méthodes de consommation à l’ère où les chansons ne s’achètent plus, et où l’offre physique rapporte de moins en moins.

Car si, n’étant pas encore convaincu de la rentabilité réelle des Spotify, Deezer & consort pour les artistes dont ils sont censés assurer la diffusion, je me réjouis de voir ST Holdings mettre la question sur la table brutalement s’il le faut, les portes de sorties évoquées dans le communiqué me semblent déjà plus douteuses. Pour ST Holdings il s’agit donc, utilisant la technique dite de l’autruche enfouissant sa tête dans le sable, de revenir purement et simplement à un système de promotion de CD et de vinyles, en ignorant dorénavant la percée jadis alléchante des systèmes de streaming, pensée résumée par un aussi retentissant qu’excessif « Let’s keep the music special, fuck Spotify ».

Ne leur en déplaise, si le streaming marche si bien, c’est aussi voire d’abord parce qu’il répond aux attentes effrénées de nombreux consommateurs de musique. Nier cela, c’est nier la façon dont les gens découvrent et consomment la musique aujourd’hui, ce n’est ni très malin, ni très viable sur le long terme. Si ce coup de poker pourra peut être redresser la balance financière à petite échelle, (croisons les doigts en espérant que les labels vendront plus de CD lorsque, désemparés, les fans des artistes inscrits sur Spotify constateront la disparition de leurs groupes fétiches dans leur lecteur favori) il ne changera pas la marche du monde. La musique est par essence un bien immatériel, on ne tient pas une chanson dans sa main, on ne porte pas son solo de guitare préféré en bandoulière, le 20ième siècle, l’avènement de l’enregistrement audio et les multinationales du disque ont bien voulu nous le faire croire pendant une cinquantaine d’années, jusqu’au jour où la technologie a rendu caduc tout type de support. Ignorer cette évolution (ou ce retour aux sources…) c’est se condamner à un public de niche voué à se réduire chaque année, et condamner ses artistes à des méthodes de diffusion révolues et obsolètes.

Qu’on ne se méprenne pas, fervent défenseur de l’objet disque, vinyle, voir même de l’édition collector qu’on achète pour la beauté du geste parce qu’elle fait beau sur l’étagère je ne condamne pas la musique à n’exister dorénavant plus que sur des ordinateurs ou de frigides serveurs à distance et autres clouds. Mais pour pouvoir penser de façon articulée un futur pour les musiciens et les structures qui les entourent, il faut savoir admettre que les supports deviennent, irrémédiablement, des objets de luxe, des suppléments. Ceux de mes amis qui achètent encore beaucoup de disques les mettent sur leurs ordinateurs pour ne plus y toucher et les garder jalousement dans leurs meubles à CD. Sans compter que la majorité d’entre eux ont également à côté, ironie du sort, un compte Spotify premium. Alors si le geste de ST Holdings est un vrai pari sur l’avenir, prônant hasardeusement le retour au physique dans un monde qui ressemble de plus en plus à un vaste disque dur, je me risquerais à dire qu’ils parient sur le mauvais cheval, mais si c’est un coup de poker pour faire réagir Spotify, espérons que la grogne sera suffisamment relayée pour avoir un impact positif, c’est une bataille qui vaut son pesant d’or.

SIMON

6 Commentaires sur “ST Holdings, Let’s keep the music physical.”

  • Phis

    Pour lancer la polémique que mérite un tel post, je parlerai cru , tant ces thèmes m'obsèdent.

    1) sortis des 1% d'artistes "bankables" pour les labels, disons le tout net : faire un disque, voire monter un label (pire !),c'est perdre de l'argent. point barre. Le modèle économique de notre siècle (encore fragile) : faire un disque à perte, pour avoir du buzz et de la presse et se faire booker, pour au final faire son beurre en tournée.

    2) il faut payer pour être chez spotify (pas chez deezer, qui était là en premier, et en plus, cocorico, est français). Là encore ne pas espérer, arrêtons de fantasmer : il faut, pour les artistes, sur ces plateformes, des millions d'écoutes par mois pour toucher le smic. Mais c'est, là encore, un moyen d'être visible pour au final tourner ou embrayer sur d'autres projets.

    3) ça ne concerne pas les musiciens, mais ceux qui les écoutent : ils fument, boivent des coups, payent un loyer et un abonnement smartphone… Mais bon 5euros par mois, un paquet de cigarettes, pour accéder en no limit à 10 millions de titres, c'est impensable, ça leur arrache la gueule. ils préfèrent se demander encore "où télécharger/streamer" de la zic gratos ?.

  • through

    Je ne veux pas lancer de polémique, plus un débat, je suis, dans le fond, d'accord avec toi. Il y a un problème que je n'aborde pas dans le papier parce qu'il nécessiterai à mon sens un article à lui tout seul c'est le déplacement de la valeur musical. On est passé d'une valeur simple à l'époque du physique, 1 morceau / 1 prix tu l'achètes et ensuite tu en fais ce que tu veux, à une valeur beaucoup plus complexe à définir qui est la valeur d'une "écoute", c'est à mon sens la problématique de tous les lecteurs streaming, quelle valeur financière a une écoute? Un morceau écouté 150 fois sur Spotify par quelqu'un ne rapportera pas le prix de l'achat sonnant et trébuchant d'un morceau qui sera au final écouté peut être moins que ça… C'est problématique. Quand au business modèle actuel "millions d'écoutes / smic" il est non seulement risible mais problématique parcequ'il pousse très exactement dans le mauvais sens.

    Après oui, très exactement le modèle a toujours été "album à perte pour rentabiliser ensuite sur la tournée", la question que je me pose c'est plutôt comment réduire les pertes pour permettre aux petits artistes de trouver un équilibre viable, et pour permettre aux petites structures de lancer des projets ambitieux sans risquer la banqueroute 3 ans plus tard. Je trouve que le modèle sur lequel on est en train de partir est à tout point de vu négatif tel qu'il est là.

    Par contre non je ne suis pas d'accord pour dire que les gens sont des connards qui ne veulent pas mettre d'argent, les gens aiment juste beaucoup se représenter ce dans quoi ils mettent de l'argent, le système d'abonnement a ce problème qu'il est très flou, large, imprécis. Pour avoir plusieurs fois eu recours au crowdfunding, vendu des morceaux sous forme de "happening" sur internet, vendu des objets à côté de ma musique, je sais que les gens comprennent plus les enjeux des musiciens et de leur survie qu'on ne veut bien le croire, il semble juste de plus en plus compliqué de relier le sens de l'argent donné par les gens pour écouter de la musique, à la création musicale en elle même, dans leur tête ces deux notions financières me semblent de plus en plus séparées alors qu'originellement elles devraient être la base même de leur volonté de donner de l'argent.

    Désolé pour la réponse un peu bordélique je ne suis pas habitué à répondre aux commentaires! et je trouve qu'en effet ces thèmes sont obsédant, j'y pense énormément de mon côté aussi, et ce papier était plus une analyse d'une réaction, en l'occurence celle d'ST Holding, que de la situation générale, qui elle réclamerait carrément des pages et des pages de discussions, et d'arguments confrontés.

  • Yann

    Hello,

    J'ai déjà donné mon avis sur le sujet sur mon blog (http://blog.iamyannlebout.be/spotify-en-belgique-avant-la-debandade/) et je suis relativement d'accord avec cet article.

    Sauf qu'il y a quelques éléments qui manquent, selon moi, à la réflexion. A savoir que les majors du disques ont siphonné le maximum de Spotify qui ne dispose simplement plus des moyens pour payer correctement les labels indépendants.

    Je n'ai pour cette raison jamais cru que Spotify pourrait être un modèle qui rapporte de l'argent aux artistes et aux maisons de disques indépendantes, comme tout ce qui est maintenant du ressort du "support" de la musique.

    Il faut se rendre à l'évidence, à l'heure actuelle, ce qu'un consommateur est prêt à payer pour acheter un "support" à la musique (qu'il soit digital, streaming, physique), c'est "0". Il n'y a plus d'argent à se faire sur le support (en tout cas à grande échelle).

    Mais il y a plein de possibilités de vendre pleins d'autres choses aux consommateurs de musique, qui sont prêt à mettre de l'argent dans la musique: du merch à haute valeur ajoutée (dont des supports physiques de luxe), du live, de relationnel/participatif avec l'artiste,… Sauf que pour cela, il faut se faire écouter.

    Et je crois que donner sa musique gratuitement via n'importe quelle plateforme, dont Spotify, est non pas une possibilité, mais une nécessité à l'heure actuelle pour être écouté. COmment voulez-vous que les gens vous écoute si on ne vous trouve pas gratuitement sur le net, encore plus quand on est indépendant. A la limite, ceux qui ont le plus raisons de se retirer de Spotify, c'est Coldplay, qui vont en effet vendre plus d'album grâce à ça, probablement. Mais les 200 artistes du ST Holding, que personne ne connaît, vont-ils vraiment vendre plus d'album parce que moins de gens les écoutent? J'ai beaucoup de mal à y croire…

  • through

    Encore une fois, concernant les subtilités qui manquent dans cet article, le but était plus de commenter la réaction d'STH (Pourquoi un choix aussi drastique et ce choix est-il cohérent et viable pour petits artistes signés chez ces labels?) et d'en découler la problématique afférante : le décallage grandissant entre la vision de petits labels et les habitudes de consommations nouvelles ainsi que leurs codes financiers.

    Je voulais donc vraiment restreindre mon champ de réflexion, pour m'éviter de partir loiiin très loin, mais je suis ravis de voir que les commentaires font le travail de précision, qui me semble tout aussi nécessaire.

    Pour ce qui est de Spotify en tant que possible modèle pérenne je ne peux pas dire que je n'y ai jamais cru, je ne peux pas dire non plus que j'y ai mis de grands espoirs, le milieu de la musique apprend vite le cynisme mesuré, j'essaie de ne pas me laisser emporter par mes instincts négatifs mais en effet, aux vues du "syphonnage" des majors, pas vraiment surprenant d'ailleurs, on ne peut plus espérer grand chose d'autres des lecteurs de streaming que d'être de bonnes plateforme d'exposition. Mon problème serait encore, à la limite, que je trouve que même en tant que plateforme d'exposition elle ne remplisse pas encore totalement leur travaille.

    Et pour ta conclusion sur les artistes des labels d'STH, je crois que c'est plus ou moins ce que j'évoque dans le texte, j'ai de gros doutes sur une montée substantielle de leur revenus et vente dès qu'ils auront quitté spotify.

  • Gaël

    Je ne dois pas être représentatif. Mais depuis que j'ai un compte premium Spotify, les disques que j'achète ne sont pas moins nombreux: ils sont justes meilleurs.

  • through

    Je pense en effet que tu es un cas particulier, je le sais car je fonctionne à peu près pareil, (j'achète encore près d'une cinquantaine de CDs par ans…) et je ne pense pas que les gens comme nous puissent tenir à eux seuls l'industrie de la musique.

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